Le parfum des îles Borromées

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René Boylesve

Le parfum des îles Borromées

La vie reprit avec l’apaisement de la nature. Le chapeau de paille fleuri avait été emporté au loin, et le jeune veuf pleurait dans sa chambre solitaire. Dès avant la fin de la journée, les jardiniers avaient balayé les feuilles innombrables arrachées aux arbres, les branches cassées, et jusqu’aux dernières traces de l’ouragan. Dompierre avait voulu remonter dans sa barque pour rentrer à Bellagio, mais Mr et Mme Belvidera avaient mis tant d’insistance à l’en empêcher, qu’il avait renvoyé son batelier, en le chargeant de prévenir qu’ils ne rentreraient tous que par le bateau de neuf heures.

Après le dîner, il se trouva un moment seul avec Luisa. Ils étaient assis sur un même banc, sous les platanes magnifiques qui penchent jusque dans l’eau leurs basses branches. L’orage avait rafraîchi la température; on respirait un air léger imprégné de l’odeur humide des feuillages. Par égard pour la jeune morte, dont le corps roulé par les eaux mouvantes venait peut-être heurter ce soir cette rive habituée au bonheur, les musiciens faisaient trêve, et, dans le silence, on entendait à longs intervalles le choc des dernières gouttelettes d’eau dégringolant et se grossissant feuille à feuille, jusqu’à former la goutte énorme qui tombe à terre en claquant, ou, surprenant une nuque dégagée, arrache aux jeunes femmes un cri.

—    Mon ami, dit Luisa, vous êtes trop imprudent; je veux vous gronder. Pourquoi vous exposer à inventer des histoires de gageure ?

—    Quoi ? Vous…

—    Oui, oui, sans doute, à la première impression, j’ai failli vous croire. D’abord j’ignorais que vous fussiez informé que nous étions à Cadenabbia; je me suis creusé la tête à me demander pour qui vous aviez pu faire la folie de cette traversée. Mais maintenant je suis sûre que vous me saviez ici, et je vous fais la générosité de penser que vous y êtes venu pour moi…

—    Luisa !…

—    Ne protestez pas ! Je vous remercie de ce que vous avez fait; je m’en veux même de ne l’avoir pas compris tout de suite. Mais, aux yeux du monde, voyons, mon bon ami, c’est une façon de proclamer vos sentiments un peu haut… trop haut !

—    Oh ! fit-il, c’est vrai, pardonnez-moi.

Elle comprit, à sa façon laconique de lui demander pardon sans ajouter un mot de plus pour s’excuser, que sa remarque le blessait. En effet, elle ne l’avait pas accoutumé à la prudence excessive; elle en avait bien peu manifesté elle-même, alors qu’elle l’aimait ! et ce rappel amical à la sagesse avait pour lui la plus douloureuse signification.

—    Voyons ! dit-elle, mon cher ami, vous devriez comprendre que la présence de mon mari m’oblige à des ménagements…

—    Oui, oui ! certes ! je comprends !…

—    Ha ! vous êtes comme un enfant qui ne veut pas entendre raison !

—    Je suis comme un homme qui aime, qui aime à en perdre la raison.

—    Mio !

Ce nom doux qu’elle lui donnait aux meilleurs de leurs moments, lui fit l’effet du dernier cri d’un oiseau qu’on étouffe. Elle l’avait dit tout bas, oh ! avec prudence, avec sagesse ! lui seul pouvait l’avoir entendu. Il la regardait : son teint mat faisait une tache claire dans l’ombre, et il avait cru reconnaître le gracieux jeu des lèvres qu’elle avait autrefois, lorsqu’en le prononçant elle en baisait les deux syllabes sonores. La façon dont elle le disait aujourd’hui, c’était une concession au passé, un souvenir attendri, une complaisance en retour de l’activité que le jeune homme avait témoignée à cause d’elle et qui lui était, hélas ! plus importune qu’agréable.

—    Mio ! reprit-il lui-même sur un ton de triste ironie.

—    Eh bien ! fit-elle, qu’avez-vous ?

—    Un immense chagrin.

—    Je vous répète que vous êtes un enfant.

—    Hélas non !

—    Mais que vous faut-il ? qu’exigez-vous de moi ?

—    Oh ! vos mots me cinglent la figure comme des coups de fouet ! soyez moins dure, je vous en prie !… Je n’ai pas le droit « d’exiger ». Et quant à la faveur que l’on obtient par ce procédé, faites-m’en grâce, dites !

Il y eut entre eux un moment de silence pesant. Le lac encore agité amenait presque à leurs pieds ses petites lames clapotantes. Mille lumières étincelaient sur le rivage de Bellagio; de grands nuages déchirés couraient sous la lune. Luisa regardait fixement devant elle, au travers des feuilles éclaircies, cette belle nuit troublée qui annonçait la fin de la saison. Il était assis tout contre elle, sans la toucher; il la sentait, la respirait; et le moindre mouvement de ses cils lui faisait frissonner tout le corps. Son silence était pour lui un arrêt mortel. Elle ne sentait donc plus rien; elle ne trouvait pas un mot seulement qui pût atténuer la rudesse de ses dernières paroles !

Elle se leva :

—    Il fait frais, dit-elle, nous pourrions entrer au salon en attendant le bateau.

Il se leva en même temps qu’elle. Il crut que la nuit l’écrasait. Il était accablé. Tout était-il fini ?

Elle ajouta, sur un ton indifférent :

—    J’irai vous trouver ce soir, chez vous en rentrant.

René Boylesve

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Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

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