Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Nous le dévisagions, Brulette et moi, car il n’était plus le Joset que nous connaissions. Pour moi, il y avait quelque chose dans tout cela qui me rappelait les histoires qu’on fait chez nous sur les sonneurs-cornemuseux, lesquels passent pour savoir endormir les plus mauvaises bêtes, et mener, à nuitée, des bandes de loups par les chemins, comme d’autres mèneraient des ouailles aux champs. Joset n’était point dans une figure naturelle à ce moment-là, devant moi. De chétif et pâlot, il paraissait grandi et amendé, comme je l’avais vu dans la forêt. Il avait de la mine; ses yeux étaient dans sa tête comme deux rayons d’étoile, et quelqu’un qui l’aurait jugé le plus beau garçon du monde ne se serait point trompé sur le moment.

Il me paraissait aussi que Brulette en était charmée et ensorcelée, puisqu’elle avait vu tant d’affaires dans cette flûterie où je n’avais vu que du feu, et j’eus beau vouloir lui représenter que Joset ne ferait jamais danser que le diable avec sa musique, elle ne m’écouta point, et le pria de recommencer.

Il s’y porta bien volontiers, et reprit sur un air qui ressemblait au premier, mais qui n’était pourtant pas le même; d’où je vis que ses idées ne différaient pas les unes des autres pour le moment, et qu’il ne voulait en rien se ranger à la mode du pays. En voyant comme Brulette écoutait et paraissait goûter la chose, je fis un effort de ma tête pour la goûter aussi, et il me parut que je m’accoutumais si bien à cette nouvelle sorte de musique, que j’en étais mouvé aussi au dedans de moi; car il se fit aussi en moi une songerie, et je crus voir Brulette dansant toute seule au clair d’une belle lune, sous des buissons de blanche épine fleurie, et secouant son tablier rose, comme prête à s’envoler. Mais voilà que, tout d’un coup, il se fit, non loin de là, comme une sonnerie de clochette, pareille à celle que j’avais ouïe sur la fougeraie, et la flûterie de Joset s’arrêta comme coupée net au beau mitant.

Je me réveillai alors de ma fantaisie, et m’assurai que la clochette n’était point un rêve; que Joseph s’était interrompu de flûter, qu’il se tenait debout, d’un air tout estomaqué, et que Brulette le regardait, non moins étonnée que moi.

Alors toute ma peur me revint :

—    Joset, que je lui dis sur un ton de reproche, il y en a plus que tu n’en confesses ! Ce n’est pas tout seul que tu as appris ce que tu sais, et voilà dehors un compagnon qui te répond malgré toi. Or çà, donne-lui congé vitement, car je ne serais pas content de l’avoir en ma maison; je t’y ai invité, et non point du tout lui, ni aucun de sa séquelle. Qu’il s’en aille, ou je vas lui chanter une antienne qui le fâchera bien.

Et disant cela, je pris à la cheminée un vieux fusil à mon père, que je savais chargé de trois balles bénites, car la grand-bête a toujours eu coutume de s’ébattre aux alentours de la font de Fond, et encore que je ne l’eusse jamais vue, j’étais toujours prêt à la recevoir, sachant que mes parents la redoutaient grandement, et en avaient été maintes fois molestés.

Joset se prit à rire au lieu de me répondre, et appelant son chien, s’en alla ouvrir la porte. Mon chien, à moi, avait suivi mes parents au pèlerinage; si bien que je ne pouvais pas m’assurer si c’était du vrai monde ou du mauvais qui clochetait au dehors; car vous savez que les animaux et particulièrement les chiens ont grande connaissance là-dessus et jappent d’une façon qui le fait assavoir aux humains.

Il est bien vrai que Parpluche, le chien à Joset, au lieu de s’enmalicer, avait couru le premier vers la porte, et qu’il sauta dehors bien gaiement quand il la vit ouverte; mais cette bête pouvait être charmée aussi, et, dans tout cela, je ne voyais rien de bon.

Joset sortit, et le vent, qui était redevenu fort, repoussa sitôt la porte entre lui et nous. Brulette, qui s’était levée aussi, fit mine de la rouvrir pour voir ce que c’était; mais je l’en empêchai vitement, lui remontrant qu’il y avait là-dessous quelque mauvais secret, si bien qu’elle commença aussi d’être épeurée et de regretter d’être venue là.

—    N’ayez crainte, Brulette, que je lui dis; je crois aux méchants esprits, mais ne les redoute point. Ils ne font de mal qu’à ceux qui les recherchent, et tout ce qu’ils peuvent sur les vrais chrétiens, c’est de leur donner frayeur; mais cette frayeur-là, on peut et on doit la combattre. Tenez, dites une prière; moi, je garderai la porte, et je vous assure que rien de nuisible n’entrera céans.

—    Mais ce pauvre gars, répondit Brulette, s’il s’est mis dans un mauvais chemin, ne faudrait-il pas tâcher de l’en retirer ?

Je lui fis signe d’avoir à se taire, et, planté derrière la porte, avec mon fusil tout armé, j’écoutai de toutes mes oreilles. Le vent soufflait fort, et la clochette ne s’entendait plus que par moments et en paraissant s’éloigner. Brulette se tenait au fond de la maison, moitié riant, moitié tremblant, car c’était une fille sans grand souci, qui volontiers se moquait du diable, et qui, pourtant, n’aurait point souhaité d’en faire la connaissance.

Tout à coup j’entendis, non loin de la porte, Joset qui revenait, disant :

—    Oui, oui ! sitôt la Saint-Jean qui vient ! Merci à vous et au bon Dieu ! Il sera fait comme vous souhaitez, et vous en avez ma parole.

Comme il parlait du bon Dieu, je repris confiance, et, ouvrant la porte un petit peu, j’avisai dehors, où je reconnus, au moyen de la clarté qui sortait de la maison, Joset à côté d’un homme bien vilain à voir, car il était noir de la tête aux pieds, mêmement sa figure et ses mains, et il avait, derrière lui, deux grands chiens noirs comme lui, qui batifolaient avec celui de Joset. Et alors, il répondit avec une voix si forte que Brulette l’entendit et en trembla :

—    Adieu, petit, et au revoir. Ici, Clairin !

Il n’eut pas plutôt dit cela, que la clochette sauta et ressauta, et que je vis arriver sur lui un petit cheval maigre, tout hérissonné, qui avait des yeux comme des charbons ardents, et, au cou, une sonnette reluisante comme de l’or. « Va rappeler ton monde ! » reprit le grand homme noir. Le petit cheval s’en fut galopant, suivi des deux chiens, et le maître, donnant une poignée de main à Joseph, s’en fut aussi. Joset rentra et referma la porte, me disant d’un air moqueur :

—    Qu’est-ce que tu fais donc là, Tiennet ?

—    Et toi, Joset, qu’est-ce que tu tiens là ? que je répondis, voyant qu’il avait sous le bras un paquet emmaillotté d’une toile noire.

—    Ça ? dit-il. C’est le bon Dieu qui me l’envoie à l’heure dite ! Viens, mon Tiennet, viens, ma Brulette; voyez, voyez le beau présent du bon Dieu !

—    Le bon Dieu n’a pas des anges si noirs, et ne donne rien aux mauvaises pratiques.

—    Tais-toi donc, fit Brulette; laissons-le s’expliquer.

Mais elle n’avait pas fini de dire ces trois mots, qu’il se fit, sur le grand chemin herbu de la font de Fond, comme qui eût dit à vingt pas de la maison, qui n’en était séparée que par son jardin et sa chènevière, un sabbat enragé, comme si deux cents bêtes folles galopaient à la fois. Et la clochette clochait, les chiens jappaient, et la grosse voix de l’homme noir criait :

—    Tôt ! tôt ! ci, ci ! à moi, Clairin, encore, encore ! Il m’en faut encore trois ! À toi, Louveteau, à toi, Satan !… vite, vite, en route !

Pour le coup, Brulette eut si belle peur, qu’elle se recula de Joseph et vint se mettre à côté de moi, ce qui me bailla grand courage; et reprenant mon fusil :

—    Je n’entends pas, dis-je à Joseph, que ton monde vienne se réjouir à nuitée autour d’ici. Voilà Brulette qui en a assez, et qui souhaiterait bien d’être rendue chez elle. Or ça, finis ton charme, ou je vas donner la chasse à ton sabbat.

Joset m’arrêta comme je sortais :

—    Reste là, me dit-il, et ne te mêle pas de ce qui ne te regarde point. Faire se pourrait que tu en eusses regret plus tard. Tiens-toi tranquille et regarde ce que j’apporte; tu sauras ensuite ce qui en est.

Comme le vacarme s’en allait se perdant, je consentis à regarder, d’autant que Brulette était affolée de savoir ce qu’était ce paquet, et Joseph le défaisant, nous fit voir une musette si grande, si grosse, si belle, que c’était, de vrai, une chose merveilleuse et telle que je n’en avais jamais vue.

George Sand

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Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

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