Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Au lieu de son sarrau encharbonné, de ses vieilles guêtres de cuir, de son chapeau cabossé et de sa figure noire, il avait un habillement neuf, tout en fin droguet blanc jaspé de bleu, du beau linge, un chapeau de paille enrubanné de trente-six couleurs, la barbe faite, la face bien lavée et rose comme une pêche : enfin, c’était le plus bel homme que j’aie vu de ma vie : grand comme un chêne, bien pris de tout son corps, la jambe sèche et nerveuse, les dents comme un chapelet de graines d’ivoire, les yeux comme deux lames de couteau, et l’air avenant d’un bon seigneur. Il reluquait toutes nos filles, souriant aux belles, riant jusqu’aux oreilles devant celles qui n’avaient pas bonne grâce, mais se montrant joyeux et bon compère à tout le monde, encourageant et animant la danse de l’œil, du pied et de la voix; car il ne soufflait que peu dans la musette, tant il était habile à gouverner son vent, et disait, entre chaque bouffée, mille drôleries et sornettes qui mettaient tous les esprits en joie et folie.

Et de plus, au lieu de compter les reprises et carrements comme font les ménétriers de profession, qui s’arrêtent tout juste, quand ils ont gagné leurs deux sous par chaque couple, il se mit à cornemuser d’affilée un bon quart d’heure durant, changeant ses airs on ne sait comment, car il passait de l’un à l’autre sans qu’on en vît la couture; et c’était les plus belles bourrées du monde, toutes inconnues chez nous, mais si enlevantes et d’un mouvement si dansable, qu’il nous semblait voler en l’air plutôt que gigoter sur le gazon.

Je crois qu’il aurait cornemusé et que nous aurions dansé toute la nuit sans nous lasser, ni lui ni nous autres, s’il n’eût été dérangé par le père Carnat, lequel du cabaret de la Biaude, entendant si bien mener sa musette, était arrivé, bien étonné et bien fier du savoir de son garçon. Mais quand il vit l’instrument dans les mains d’un étranger, et François qui prenait sa part de la danse sans songer à mal, la colère le gagna, et, poussant le muletier par surprise, il le fit sauter, de la pierre où il était juché, tout au beau milieu de la danse.

Maître Huriel fut un peu étonné de l’aventure, et, se retournant, il vit Carnat tout dépité, qui lui faisait semonce de lui rendre son instrument.

Vous n’avez point connu Carnat le cornemuseux; c’était déjà un homme d’âge en ce temps-là, mais encore solide, et malicieux comme un vieux diable.

Le muletier commença de lui montrer les poings; mais, retenu par ses cheveux blancs, il lui rendit doucement la musette, en lui répondant :

—    Vous auriez pu m’avertir avec plus d’honnêteté, mon vieux; mais s’il vous fâche que je prenne votre place, je vous la rends de bon cœur; d’autant que je serai content de danser à mon tour, si la jeunesse d’ici veut souffrir un étranger en sa compagnie.

—    Oui, oui ! dansez ! vous l’avez bien gagné ! cria le monde de la paroisse, qui s’était tout rassemblé autour de sa belle musique, et qui déjà s’était affolé de lui, les vieux comme les jeunes.

—    Or donc, dit-il en prenant la main de Brulette, qu’il avait regardée plus que toutes les autres, je demande, pour mon payement, de danser avec cette jolie blonde, quand même elle serait déjà engagée.

—    Elle est engagée avec moi, Huriel, dis-je au muletier; mais comme nous sommes amis, je te cède mon droit pour cette bourrée.

—    Merci ! répondit-il, en me donnant une poignée de main; et il ajouta dans mon oreille :

—    Je ne voulais point avoir l’air de te connaître; si tu n’y vois pas d’inconvénient pour toi, à la bonne heure !

—    Ne dites pas que vous êtes muletier, repris-je, et tout ira bien.

Tandis qu’un chacun me questionnait sur l’étranger, une autre question s’élevait sur la pierre des ménétriers : le père Carnat ne voulait ni jouer, ni faire jouer son garçon. Mêmement, il lui faisait grand reproche de s’être laissé supplanter par un homme inconnu, et plus on voulait arranger la chose en lui disant que cet étranger ne prenait pas d’argent, plus il se fâchait rouge. Il en vint à ne se plus connaître quand le père Maurice Viaud lui dit qu’il était un jaloux, et que cet étranger en remontrerait à tous ceux de son état dans le pays.

Alors, il vint au milieu de nous, et, s’adressant à Huriel, lui demanda s’il avait patente pour cornemuser, ce qui fit rire tout le monde, et le muletier encore plus. Enfin, sommé de répondre à ce vieux enragé, Huriel lui dit :

—    Je ne sais pas les coutumes de votre pays, mon vieux; mais j’ai assez voyagé pour connaître la loi, et je sais que nulle part en France les artistes ne payent patente.

—    Les artistes ? fit Carnat, étonné d’un mot que, pas plus que nous, il n’avait jamais ouï employer. Qu’est-ce que vous entendez par là ? Est-ce une sottise que vous me voulez dire ?

—    Non point ! reprit Huriel; je dirai les musiqueux, si vous voulez, et je vous déclare que je suis libre de musiquer sans payer aucun droit au roi de France.

—    Bien, bien, je sais ça, répondit Carnat; mais ce que vous ne savez pas, vous, c’est qu’au pays d’ici, les musiqueux payent un droit au corps des ménétriers pour avoir licence d’exercer, et ils en reçoivent lettres patentes, s’ils en sont agréés après les épreuves.

—    Oui-da ! Je connais cela, répondit Huriel, et sais très bien quelle monnaie il faut empocher ou débourser dans vos épreuves. Je ne vous conseillerais pas de m’y essayer; mais, heureusement pour vous, je n’exerce pas votre état et ne prétends rien chez vous; je joue gratis où il me plaît, et cela, nul ne m’en peut empêcher, par la raison que je suis reçu maître sonneur, tandis que vous ne l’êtes peut-être point, vous qui parlez si haut.

Carnat s’apaisa un peu à cette parole, et ils se dirent tout bas quelques mots que personne n’entendit, par lesquels ils se firent connaître l’un à l’autre qu’ils étaient de la même corporation, sinon de la même compagnie. Les deux Carnat, n’ayant plus rien à objecter, vu que tout le monde rendait témoignage pour Huriel qu’il avait joué sans se faire payer, se retirèrent tout grommelants, et en disant des malhonnêtetés que personne ne voulut relever, afin d’en finir.

Dès qu’ils furent partis, on appela la Marie Guillard, qui était une petite jeunesse très subtile de sa langue, et on la fit chanter, pour que l’étranger pût avoir son plaisir de la danse.

Il ne dansait pas de la même manière que nous autres, encore qu’il s’accordât très bien à nos carrements et à notre mesure; mais il avait meilleure façon et donnait du jeu à tout son corps si librement, qu’il paraissait encore plus beau et plus grand que de coutume. Brulette y fit attention, car, au moment qu’il l’embrassa, comme c’est la manière de chez nous au commencement de chaque bourrée, elle devint toute rouge et confuse, contrairement à son habitude, qui était tranquille et indifférente à ce baiser-là.

J’en augurai qu’elle m’avait un peu surfait son mépris pour l’amour; mais je n’en témoignai rien, et j’avoue qu’en dépit de tout, je me coiffais pour mon compte des grands talents et des belles façons du muletier.

La danse finie, il vint à moi, tenant Brulette par le bras et me disant :

—    C’est à ton tour, mon camarade, et je ne peux pas te faire plus grand remercîment que de te rendre cette jolie danseuse. C’est une vraie beauté de mon pays, et, à cause d’elle, je fais réparation à la race berrichonne; mais pourquoi finir sitôt la fête ? Est-ce qu’il n’y a pas, dans votre bourg, une autre musette que celle de ce vieux chagriné ?

—    Si fait, dit vivement Brulette à qui l’envie de danser encore fit échapper le secret qu’elle eût voulu garder; mais, tout aussitôt, elle se reprit en rougissant, et ajouta. Du moins, il y a des pipeaux et des porchers qui en savent jouer tant bien que mal.

—    Fi ! des pipeaux ! dit le muletier; si on vient à rire, on les avale, et ça fait tousser. J’ai la bouche trop grande; pour ces instruments-là, et c’est pourtant moi qui veux vous faire danser, gentille Brulette; car c’est votre nom, je l’ai entendu, dit-il encore en s’éloignant un peu avec elle et moi; et je sais qu’il y a chez vous une musette belle et bonne, venant du Bourbonnais, et appartenant à un certain Joseph Picot, votre ami d’enfance, votre camarade de première communion.

—    Oh ! oh ! d’où savez-vous cela ? dit Brulette bien confondue. Vous connaissez donc notre Joseph ? Et peut-être pourriez-vous nous dire où il a passé ?

—    En êtes-vous en peine ? dit Huriel en l’observant.

—    Si fort en peine que je vous remercierais, d’un grand cœur, de m’en donner nouvelles.

—    Eh bien, je vous en donnerai, mignonne; mais pas avant que vous m’ayez remis sa musette, que je suis chargé de lui porter au pays où il est maintenant.

—    Quoi ? dit Brulette, il est donc déjà bien éloigné ?

—    Assez pour ne pas avoir envie de revenir.

—    Vrai, il ne reviendra pas ? Il s’en va pour tout à fait ? Voilà qui m’ôte l’envie de rire et de danser.

—    Oh ! ma belle enfant, fit Huriel, vous êtes donc la fiancée de ce petit Joseph ? Il ne m’avait pas dit cela !

—    Je ne suis la fiancée de personne, répondit Brulette en se redressant.

—    Et pourtant, reprit le muletier, voilà un gage qu’on m’a dit de vous montrer, dans le cas où vous douteriez que je suis chargé d’emporter la musette.

—    Où donc ? quel gage ? fis-je a mon tour.

—    Regardez à mon oreille, dit le muletier, en relevant une poignée de ses cheveux noirs tout crépus, et en nous montrant un tout petit cœur en argent, passé par son anneau à une grande boucle en or fin qui lui traversait l’oreille à la manière des bourgeois de ce temps-là.

Je crois bien que ces oreilles percées commencèrent à donner dans la vue de Brulette, car elle lui dit :

—    Vous n’êtes pas ce que vous paraissez, et je vois bien que vous n’êtes pas un homme à vouloir tromper de pauvres gens. D’ailleurs, c’est bien à moi, le gage que vous portez là; ou plutôt c’est à Joset, car c’est un cadeau que sa mère m’a fait le jour de notre première communion, et que je lui ai donné en souvenance de moi, le lendemain, quand il a quitté la maison pour entrer dans un service. Or donc, Tiennet, me dit-elle, va-t’en à mon logis, chercher la musette, et l’apporte là, sous le porche de l’église où il fait noir, sans qu’on voie où tu l’as prise, car le père Carnat est un homme méchant qui ferait des peines à mon grand-père s’il savait que nous nous sommes prêtés à une pareille chose.

George Sand

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Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

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