La Fée des grèves

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Paul Féval

La Fée des grèves

Ce n’était que sa main droite qui se fatiguait.

Ces plongeons soudains du pauvre prisonnier mettaient le comble à la bizarrerie de cette scène, où la gaieté de deux cœurs vaillants et jeunes luttait presque victorieusement contre une profonde détresse.

Quand la tête d’Aubry se remontra, Reine vit qu’il secouait ses cheveux bouclés avec colère.

—    Patience ! dit-il; je sais que je ne suis bon à rien… Mais je payerai toutes nos dettes d’un seul coup, si Dieu le veut. Revenons à vous, Reine, vous parliez de la suite de ce coquin de Méloir…

—    Je disais que leur nombre m’épouvante, Aubry, et j’allais ajouter que le secret de la retraite de mon père n’est plus à moi.

—    Comment ! vous auriez confié…

—    À vous seul, Aubry ! interrompit la jeune fille; et si j’ai eu tort, ce n’est pas vous qui devez me le reprocher. Mais il y a deux nuits, en traversant la grève, j’ai vu qu’on me suivait. Je suis revenue sur mes pas; j’ai fait tout ce que j’ai pu pour tromper cette surveillance… j’ai cru avoir réussi; je me trompais : en mettant le pied sur le roc de Tombelène, j’ai revu la grande ombre maigre et difforme qui sortait du brouillard en même temps que moi…

—    Vous avez reconnu l’espion ?

—    J’ai reconnu le Normand Vincent Gueffès, qui habite depuis quelques mois sur le domaine de Saint-Jean-des-Grèves.

—    Est-ce un brave homme ?

—    On dit dans le village qu’il vendrait bien son âme pour un écu. Aubry garda le silence.

—    Il y en a encore un autre, poursuivit Reine; mais celui-là est un enfant loyal et dévoué. Je ne crains que Gueffès.

—    Vous souvenez-vous, Aubry ? reprit-elle encore après une pause, la semaine passée nous étions tout pleins d’espoir, nous nous disions : notre peine ne durera, au pis aller, que quarante jours, puisque François de Bretagne n’a plus que quarante jours à vivre. Dieu m’est témoin que je prie chaque soir pour que monseigneur le duc se repente et non pas pour qu’il meure, mais enfin ce sont là des choses que mes prières ne changeront point. Monsieur Gilles a dit : « dans quarante jours » ! je l’ai entendu; sa voix mourante sonne encore à mon oreille. Aujourd’hui, deux semaines sont écoulées; nous n’avons plus que vingt-cinq jours de peine. Nous parlions ainsi… Eh bien ! Aubry, mon espoir s’en va !

—    Ne dites pas cela. Reine, où vous me ferez devenir fou dans cette cage maudite !

—    Hélas ! continua mademoiselle de Maurever : un vieillard et une jeune fille pour combattre tant de soldats ! Je ne vous ai pas tout appris. Si Vincent Gueffès ne nous vend pas, ils sauront se passer de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, de ces lévriers qui chassent les naufragés sur les grèves d’Audierne et de Douarnenez, autour des rochers de Penmarch ? Méloir attend douze de ces lévriers.

—    Le misérable ! s’écria Aubry.

—    Demain, en traversant la grève pour porter le repas de mon père, acheva Reine, je serai chassée par la meute de Rieux comme une bête fauve.

La main d’Aubry se tendit jusqu’au barreau qu’il secoua avec furie. Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même pas.

—    Il faudra bien qu’il cède, râla le pauvre porte-bannière, emporté par un accès de délire; je l’arracherai ! oh ! je l’arracherai ! et si je ne peux pas, j’userai le roc avec mes ongles. Reine, je mourrai enragé dans ce trou, maintenant ! et si le vent m’apporte cette nuit les cris de cette meute infernale…

Il n’acheva pas. Un gémissement sortit de sa poitrine. Sa main ensanglantée lâcha du même coup le barreau et la saillie de pierre. Reine l’entendit tomber comme une masse au fond du cachot.

—    Aubry ! dit la jeune fille effrayée. Point de réponse.

—    Aubry ! murmura-t-elle encore. Elle n’osait élever la voix, à cause de l’archer qui veillait sur la plate-forme.

Aubry garda le silence.

Reine joignit ses mains, et sa prière désespérée s’élança vers le ciel.

—    Mon Dieu ! Et vous, sainte Vierge ! dit-elle, ayez pitié de nous !

—    Aubry ! murmura-t-elle pour la troisième fois; revenez ! revenez ! j’ai été à Dol, je vous apporte une lime d’acier…

Ces mots n’étaient pas achevés, que la tête d’Aubry rayonnait à la meurtrière.

—    Une lime ! s’écria-t-il, délirant de joie comme il délirait naguère de douleur : une lime d’acier ! nous sommes sauvés, Reine, sauvés ! sauvés !

Un bruit rauque se fit à l’intérieur de la cellule, qui s’illumina soudain.

—    Baissez-vous ! murmura Aubry qui se laissa choir aussitôt.

Reine obéit; elle avait eu le temps de voir à l’intérieur du cachot, une tête chauve dont le front plombé recevait en plein la lumière d’une lampe.

Paul Féval

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Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

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