— Locus Solus —

Page: .12./.44.

Raymond Roussel

Locus Solus

Après un jour entier volontairement consacré à l’attente, les moindres filaments étaient recouverts de fourreaux aqueux, pareils, en plus épais, à ceux déjà récoltés par la chevelure de Faustine et par les poils de Không-dêk-lèn.

Canterel sortit le bizarre objet et, l’emportant dans un de ses laboratoires, électrisa fortement le cerveau; à sa vive joie il obtint quelques imperceptibles sursauts dans les nerfs qui mouvaient jadis la lèvre inférieure.

Sûr de s’être engagé dans une bonne voie, il fit, mais en vain, des efforts suivis pour acquérir de plus grands résultats. Le réflexe, changeant de place, ne consistait qu’en un frisson à peine appréciable agitant furtivement l’une ou l’autre région de la face.

Ne pouvant se contenter d’une aussi faible victoire, Canterel voulut envoyer un courant dans la tête pendant son immersion même au sein de l’onde aveuglante, songeant, avec raison, que les effluves électriques emmagasinés à une haute tension dans le surprenant liquide s’emploieraient sûrement, en les enveloppant de toutes parts, à augmenter la puissance magnétique des fibres et du cerveau.

Il noya de nouveau le chef dans le grand diamant puis, installé au bout de l’échelle, posa sur le bord rentrant une pile en activité, dont les fils plongèrent profondément pour se mettre en contact avec les lobes cérébraux.

Les conséquences furent de beaucoup supérieures aux précédentes; les nerfs labiaux semblèrent ébaucher certains mots, pendant que les muscles des yeux et des sourcils remuaient timidement.

Le maître, enthousiasmé, recommença maintes fois de suite l’expérience; c’était toujours dans la région buccale que la mise en branle s’effectuait le plus vivement; selon toute évidence, le cerveau, par une sorte de routine, agissait de préférence sur les lèvres grâce à l’étonnante faconde qui pendant la vie entière avait constitué la particularité dominante du glorieux orateur.

Voyant la réserve d’énergie latente que gardait malgré le temps l’étrange agglomérat de cellules, Canterel, acharné, tâcha d’en extraire, avec leur maximum d’intensité, les plus nombreux effets possibles.

Mais il eut beau mettre à l’épreuve divers genres de courants et accroître sans cesse la force des piles employées, le sous-faciès, toujours immergé, ne donna que les mêmes tressaillements oculaires et vagues esquisses de paroles constatés lors du premier essai fait au sein de l’aqua-micans.

Le maître se mit à chercher ailleurs une puissance propre à tirer quelque parti plus complet de la précieuse relique humaine qu’il avait le bonheur de posséder.

D’anciens travaux personnels sur le magnétisme animal lui revinrent dès lors à la pensée. Il se rappela une substance rouge de son invention, baptisée par lui érythrite, qui, absorbée sous le volume d’une tête d’épingle, électrisait en s’y répandant tous les tissus d’un sujet au point de le transformer en véritable pile vivante; il suffisait d’introduire, après assimilation, le visage du patient dans la partie évasée d’un grand cornet métallique spécial, percé de quelques trous l’aérage, pour obtenir une concentration de toute l’électricité emmagasinée dans le corps; aussitôt la pointe du cône pouvait, par un simple contact, créer tel courant ou actionner un moteur. La découverte ne s’étant prêtée à nulle application pratique, le maître l’avait promptement laissée de côté — non sans conserver toutefois la formule de l’érythrite, qu’il songeait à utiliser désormais pour ses nouvelles recherches.

En effet le magnétisme animal semblait désigné pour l’accomplissement d’une expérience mi-biologique visant à une sorte de résurrection artificielle.

Mais la médiocrité des réflexes physionomiques fournis jusque-là par les plus fortes piles prouvait que seule une dose énorme d’érythrite agirait efficacement. Or une consommation exagérée du médicament rouge entraînerait des dangers graves, et l’essai n’en pourrait être fait que sur un animal.

Canterel, évoquant la façon aisée dont Không-dêk-lèn avait appris seul à se mouvoir dans l’onde respiratoire, voulut exploiter l’intelligence du chat et ses évidentes aptitudes pour une prompte initiation quelconque. Mais avant de rien tenter il fallait supprimer l’épaisse toison blanche, qui, par ses trop intenses facultés d’électrisation, eût fatalement produit de multiples contre-courants préjudiciables au but poursuivi. Un enduit très actif, dont l’animal entier fut recouvert, détermina une radicale et indolore chute de tous les poils.

Le maître fabriqua ensuite, dans le métal voulu, un cornet s’adaptant juste au museau du chat. Forés çà et là, plusieurs trous, qui en même temps donneraient au félin la faculté de voir, favoriseraient le continuel va-et-vient de l’aqua-micans dans l’intérieur du cône, où circulerait ainsi un oxygène toujours neuf.

Không-dêk-lèn, désormais rose et bizarre, fut de nouveau englouti dans le grand diamant, le museau ceint du cornet métallique; sans lui donner encore aucun atome d’érythrite, Canterel le dressa patiemment à frôler le cerveau de Danton avec la pointe du cône. Comprenant vite ce qu’on exigeait de lui, le siamois, qui, à l’aide de quelques mouvements de pattes, se main tenait sans peine entre deux eaux, sut, avant peu, effectuer le contact avec une telle délicatesse que la tête fragilement pendue n’en subissait, pour ainsi dire, aucun élan oscillatoire. Le maître lui apprit aussi à se délivrer seul du cornet avec ses pattes de devant — puis à le ramasser au fond du récipient en y mettant son museau pendant que la pointe portait sur le revers d’une des facettes.

Après l’obtention de ces divers résultats, Canterel composa une provision d’érythrite. Mais, au lieu de diviser la substance en fractions infinitésimales comme jadis, il en fit de fortes pilules. La dose ancienne se trouvant dès lors centuplée, de sérieux risques menaçaient Không-dêk-lèn. Par prudence, le maître, morcelant la première perle, soumit l’animal à un entraînement progressif, lui donnant d’abord de minimes parcelles puis augmentant chaque jour la ration.

Quand pour la première fois le chat eut ingurgité une pilule entière, Canterel le plongea dans l’irradiant aquarium puis, accordant quelques minutes à l’érythrite pour agir, fit un certain signe de commandement. Aussitôt Không-dêk-lèn, parfaitement dressé, alla jusqu’au fond se masquer du cornet pour nager ensuite vers la cervelle de Danton, qu’il effleura doucement avec la pointe de l’appendice métallique. Le maître, joyeux, vit son espoir se réaliser pleinement. Sous l’influence du puissant magnétisme animal que dégageait le cône, les muscles faciaux tressaillirent, et les lèvres sans enveloppe charnue remuèrent distinctement, prononçant avec énergie une foule de mots dépourvus de résonance. Employant l’adminicule des sourds, Canterel par vint à comprendre différentes syllabes par l’articulation; il découvrit alors de chaotiques bribes de discours se succédant sans lien ou se répétant parfois à satiété avec une singulière insistance.

Ébloui par un tel succès, Canterel, à divers intervalles, recommença l’expérience, immergeant le chat d’avance et l’habituant à engouler dans l’eau même, après l’avoir happée au passage, une perle d’érythrite lancée au hasard.

Rêvant quelque nouvelle utilisation de l’aqua-micans, le maître eut la pensée de fabriquer pour l’intérieur du grand diamant une collection de ludions capables de s’élever automatiquement vers la surface par l’effet d’une poche respective où s’accumulerait peu à peu une portion de l’oxygène si abondamment répandu dans l’ambiance — puis de redescendre jusqu’au fond grâce à la désertion subite du gaz amassé.

Adapté à chaque figurine aquatique, un mécanisme subtil serait mu par la fuite brusque de l’oxygène, afin d’engendrer un mouvement ou un phénomène quelconques — ou encore une phrase typique et brève qui s’écrirait en fines bulles d’air disposées graphiquement.

Cherchant dans sa mémoire, Canterel choisit différentes choses susceptibles de lui fournir des sujets curieux à exécuter :

1° Une aventure d’Alexandre le Grand rapportée par Flavius Arrien.

En 331, lors de son passage victorieux en Babylonie, Alexandre avait beaucoup admiré un immense et magnifique oiseau de plumage vert appartenant au satrape Séodyr, qui le gardait toujours auprès de lui dans sa chambre, la patte emprisonnée par un long fil doré fixé au mur. Le roi s’appropria le merveilleux volatile et lui conserva son nom d’Asnorius, qu’il connaissait fort bien. Guzil, jeune esclave encore adolescent, fut spécialement affecté au service de l’oiseau, qu’il dut nourrir et soigner avec sollicitude.

Peu après, pendant le séjour de l’armée conquérante à Suse, l’animal fut installé dans l’appartement d’Alexandre, qui appréciait fort l’effet décoratif de son splendide plumage; l’extrémité du fil d’or fut assujettie à la muraille non loin de la couche royale, et Asnorius, errant tout le jour à travers la pièce dans les limites que lui assignaient les dimensions de son entrave, dormait la nuit sur un perchoir à quelques pas de son maître.

Cependant l’oiseau, apathique et froid, ne témoignait aucune affection au roi, qui ne le conservait que pour sa resplendissante beauté.

Il y avait à ce moment, parmi les chefs perses qu’Alexandre avait admis dans son entourage, un certain Brucès, qui haïssait profondément son nouveau maître tout en lui donnant d’hypocrites marques d’attachement.

Entraîné par son patriotisme, Brucès songeait à soudoyer un des serviteurs d’Alexandre dans le but d’arrêter, par un assassinat auquel il ne prendrait qu’une part indirecte, la marche triomphante de l’envahisseur.

Il jeta son dévolu sur Guzil, qui, vu le poste qu’il occupait auprès d’Asnorius, pénétrait librement à toute heure dans la chambre royale, et promit au jeune esclave de l’enrichir pour jamais s’il faisait périr l’oppresseur de l’Asie.

Ayant accepté le marché, Guzil chercha un moyen de gagner sa prime sans se compromettre.

L’adolescent avait remarqué, depuis de nombreux jours qu’il s’en occupait sans cesse, qu’Asnorius, très docile, semblait remarquablement doué pour toute espèce de dressage. Il imagina un plan d’éducation qui devait amener l’oiseau à tuer Alexandre, dont le trépas n’incomberait ainsi à personne.

Chaque fois qu’il fut seul dans la chambre souveraine, Guzil se coucha sur le lit du roi et habitua patiemment Asnorius à faire lui-même, en s’aidant de son bec, un vaste nœud coulant avec le fil d’or qui lui tenait la patte.

Quand l’obéissante bête sut accomplir ce tour de force, l’esclave, toujours étendu, l’entraîna, durant de multiples séances, à lui ceindre largement la figure avec l’énorme boucle, en la faisant reposer d’une part sur son cou, de l’autre contre le sommet de sa tête; puis, imitant les divers retournements d’un dormeur, il lui apprit à saisir toute occasion de glisser peu à peu jusque sous sa nuque le dangereux fil d’or, suffisamment grêle pour s’immiscer sans peine entre les cheveux et le coussin. Alexandre, notoirement, avait un sommeil agité, qui, le moment venu, faciliterait la tâche d’Asnorius.

Arrivé à cette phase de l’éducation entreprise, Guzil, agrippant à deux mains son terrible collier pour éviter sa propre strangulation, accoutuma l’oiseau à s’enfuir brusquement dans la direction propice puis à tirer sur le fil en utilisant l’entière vigueur de ses ailes immenses. Étant donné la force exceptionnelle représentée par l’effrayante envergure d’Asnorius, le procédé, mis en pratique, amènerait infailliblement la mort immédiate d’Alexandre; en outre, tout se passerait dans des conditions de silence que rendrait nécessaires la présence de l’athlète Vyrlas, défenseur invincible et dévoué qui, chaque nuit, veillait dans la pièce voisine pour garder le repos du roi.

Guzil avait pleine confiance en la résistance du fil, tressé fort solidement pour empêcher toute évasion du volatile aux puissantes rémiges.

Quand tout fut au point, le jeune esclave s’empressa de réaliser son projet.

Exprès il s’était chaque fois mis à plat sur le lit depuis le commencement du dressage, afin que la seule vue d’un homme allongé devînt pour Asnorius un signal d’action. Jusqu’alors il n’avait pas eu lieu de craindre une exécution même partielle de la tâche confiée à l’oiseau, celui-ci dormant toujours profondément pendant la durée complète de la nuit. À la date voulue l’adolescent lui administra simplement une drogue pour le tenir éveillé, certain qu’en présence d’Alexandre endormi sur sa couche il finirait par manœuvrer suivant les plans secrètement conçus.

Ainsi qu’on put s’en rendre compte plus tard, tout s’accomplit selon les prévisions de Guzil. Durant le premier assoupissement du roi, Asnorius fit adroitement son nœud coulant, parvint à le passer au cou du dormeur et prit à souhait son essor, halant puissamment le fil en battant des ailes. Mais, dans un sursaut d’agonie, Alexandre, inconsciemment, frappa d’un revers de main une proche coupe en métal, qui, pleine encore d’un breuvage qu’on lui préparait pour chaque nuit, rendit au choc une note vibrante.

Aussitôt l’athlète Vyrlas se précipita dans la chambre, faible ment éclairée par une lampe nocturne, et vit la face violacée du roi, dont les membres s’arquaient au cours d’une suprême convulsion. Il fonça droit sur Asnorius, promptement maîtrisé, puis élargit de ses doigts robustes le nœud mortel qui étreignait Alexandre, auquel des soins immédiats furent efficacement prodigués.

Une enquête amena l’arrestation de Guzil, qui seul avait pu enseigner à l’oiseau les finesses d’un pareil manège.

L’esclave, pressé de questions, fit des aveux et nomma l’instigateur du meurtre. Mais Brucès, ayant appris l’échec de la tentative homicide, s’était hâté de fuir sans laisser aucune trace.

Par ordre d’Alexandre on mit Guzil à mort ainsi que le dangereux Asnorius, qui dans l’avenir eût toujours été capable d’essais criminels sur la personne d’un dormeur quelconque.

Raymond Roussel

Locus Solus, texte intégral

Page: .12./.44.

Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

Copyright © 2005-2007 Pascal ZANARDI, Tous droits réservés.