— Locus Solus —

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Raymond Roussel

Locus Solus

2° Une assertion de saint Jean suivant laquelle Pilate, après le crucifiement de Jésus, aurait, pendant toute sa vie, enduré un tourment terrible, sans pouvoir goûter les bienfaits de l’ombre apaisante et soporifique.

Selon l’évangéliste, Pilate, quand tombait le soir, sentait sur son front une affreuse cuisson, qui, empirant à mesure que s’évanouissait la lumière, provenait d’un signe phosphorescent représentant le Christ en croix entre la Vierge et Madeleine agenouillées auprès de lui. L’éclat des contours croissait progressivement, et, à la nuit noire, l’étrange attribut, intense, et aveuglant, semblait tracé avec du soleil, pendant que le patient subissait une véritable torture, pareille à quelque brûlure infernale sans cesse renouvelée.

Le supplice moral s’adjoignait à la douleur physique, Pilate ayant exactement conscience de l’image flamboyante, analogue à l’obsession d’un remords. La marque de feu, occupant le milieu du front, s’étendait jusqu’aux paupières, où aboutissaient, avec symétrie, d’une part la robe de Madeleine, de l’autre celle de la Vierge.

La seule ressource qui restât dès lors au malheureux était de s’exposer à une vive illumination; aussitôt l’emblème phosphorescent disparaissait ainsi que la brûlure.

Mais cette perpétuelle clarté constituait par elle-même un atroce martyre, et Pilate pouvait a peine trouver quelques instants d’un assoupissement fiévreux et incomplet. Quand, pendant ces repos fugitifs, il essayait inconsciemment de se soustraire à la fatigante irradiation en couvrant de sa main son front et ses yeux, l’effroyable motif ignescent revenait sur-le-champ à cause de l’ombre formée, amenant de nouveau sa cuisson aiguë.

Dans la journée même, le maudit devait affronter sans cesse la grande lumière; lorsqu’il se tournait par hasard vers le coin obscur d’une chambre, la frappe rutilante surgissait incontinent, lui infligeant, aux yeux de tous, un véritable sceau d’infamie.

La situation finit par devenir intolérable. Ignorant presque le sommeil, Pilate, les yeux abîmés par l’ininterruption de l’étincellement subi, eût tout donné pour pouvoir se plonger un moment dans d’épaisses ténèbres. Mais, quand, cédant à son irrésistible désir, il faisait le noir autour de lui, le stigmate, brillant soudain de la plus somptueuse coruscation, le brûlait de telle manière qu’il se hâtait de rappeler à son aide l’intense éclairage détesté.

Jusqu’à sa dernière heure, le réprouvé endura sans trêve le même mal inguérissable.

3° Un épisode noté par le poète Gilbert dans ses Rêves d’Orient vécus.

Vers 1778, Gilbert, en dilettante curieux et noblement avide de sensations artistiques, effectuait en Asie Mineure un important voyage, en vue duquel, pendant de longs mois, il s’était livré à de fortes études sur l’arabe.

Après avoir visité divers sites et villes secondaires, il arriva sur les ruines de Balbek, but essentiel de ses pérégrinations.

Le principal attrait que l’illustre cité morte exerçait sur son esprit résidait dans le souvenir du grand poète satirique Missir, dont les œuvres, parvenues en partie jusqu’à nous, avaient jadis coïncidé par leur apparition avec l’apogée de Balbek.

Satirique lui-même, Gilbert admirait fanatiquement Missir, qu’il considérait à juste titre comme son aïeul spirituel.

Dès le premier jour, le voyageur se fit conduire sur la place publique où, d’après la tradition, Missir venait à certaines dates fixes réciter devant la foule, religieusement attentive, ses vers nouvellement éclos, en scandant sa déclamation un peu chantante par les tintements continuels d’un sistre impair.

Gilbert avait lu maintes pages contradictoires et pleines de passion véhémente, inspirées aux divers commentateurs de Missir par cette assertion populaire, qui, fort accréditée, prêtait au grand poète un sistre exceptionnel. Certains déclaraient le fait impossible, en s’appuyant sur ce que les vibrantes tiges métalliques transversales de tous les sistres antiques représentés sur les dessins et documents se trouvaient au nombre de quatre ou de six; ceux-là invoquaient en outre le témoignage des fouilles, qui jamais n’avaient mis au jour un sistre impair. Selon d’autres, il fallait, en s’inclinant malgré tout devant des dires autorisés, admettre que Missir avait voulu se distinguer par l’emploi d’un instrument unique dans son genre.

Envoyant ses guides l’attendre à distance, Gilbert était resté seul, pour méditer sur les lieux sanctifiés par l’ombre vénérée de son maître lointain. Dans les ruines qui l’entouraient il cherchait à retrouver l’ancienne cité populeuse et splendide, en songeant avec émotion qu’il foulait sans doute l’empreinte des pas de Missir.

Le soir tombait, et Gilbert, oubliant l’heure, prolongeait sa rêverie, maintenant assis, immobile, au milieu des vieilles pierres éparses qui jadis faisaient partie des édifices.

Ce fut seulement à la nuit close qu’il songea enfin à quitter l’endroit captivant. Comme il se levait une lumière peu éloignée brilla devant ses yeux, mince rais mouvant qui, prenant sa source dans quelque profonde cave, s’immisçait verticalement par un interstice.

Gilbert s’en approcha et fit plusieurs pas sur le vieux dallage d’un palais détruit. C’était par l’écart de deux dalles un peu dis jointes que passait la clarté mobile.

Le poète, plongeant ses regards dans la fente éclairée, vit une vaste salle où deux inconnus, dont l’un tenait une lampe allumée, erraient parmi de curieux amas d’objets, d’étoffes et de parures.

Écoutant les deux compagnons, hommes du pays l’un et l’autre, Gilbert démêla tout un complot dans leur conversation. Le plus jeune des interlocuteurs avait découvert, au sein d’appartements souterrains jusqu’alors insoupçonnés, toutes sortes d’antiquités, qui se trouvaient maintenant réunies grâce à lui dans la présente salle, rendue très sûre par son entrée spécialement difficultueuse. Le plus âgé, marin de son état, comptait venir chaque année prendre une partie de ces richesses, qu’il transporterait nuitamment en chariot jusqu’à la mer; là, il les embarquerait sur son navire — puis irait au loin les vendre à prix d’or; les deux compères partageraient le bénéfice, en tenant la besogne secrète pour éviter les justes revendications de leurs compatriotes, qui possédaient les mêmes droits qu’eux sur ce trésor commun.

Tout en parcourant la galerie, les deux hommes choisissaient différentes pièces qu’ils voulaient enlever au milieu de la nuit pour les diriger vers la mer. Ce classement fait, ils s’éloignèrent et sortirent par une issue dont Gilbert ne put deviner l’emplacement ni la disposition; ce fut en vain qu’attentivement il s’efforça de les voir surgir en quelque point des ruines.

N’entendant plus rien, le poète, envahi par une folle curiosité, eut l’idée de toucher et d’admirer, seul avant tous, les merveilles inconnues accumulées si près de lui. La lune, apparue depuis peu, inondait de rayons les deux dalles séparées. Gilbert découvrit que l’une d’elles semblait dépouillée de tout vestige cimentaire; ses mains, trouvant une certaine prise dans l’intervalle, parvinrent à soulever la lourde pierre et à la rejeter de côté.

Les doigts cramponnés au bord de la nouvelle ouverture, dans laquelle son corps s’était facilement immiscé, Gilbert allongea les bras pour diminuer sa chute de toute leur longueur puis se laissa tomber légèrement.

À flots, la clarté lunaire entrait par l’alvéole de la dalle, et, fureteur enthousiaste, le poète contemplait avec ravissement bijoux, tissus, instruments de musique et statuettes entassés dans le captivant musée.

Soudain il s’arrêta, tremblant de surprise et d’émotion. Devant lui, en pleine lumière blafarde, se dressait, parmi divers bibelots, un sistre à cinq tiges ! Il le saisit hâtivement pour l’examiner de près et, discernant sur le manche le nom de Missir gravé en caractères authentiques, fut certain d’avoir dans la main le fameux sistre impair qui avait soulevé tant de discussions.

Ébloui par sa trouvaille, Gilbert, en échafaudant plusieurs meubles, put se faire un chemin jusqu’à l’orifice créé par lui.

Foulant de nouveau le sol de la place, il regagna l’endroit où sa rêverie s’était prolongée si tardivement et là, ivre de joie, déclama de mémoire, dans leur langue originale, les plus beaux vers de Missir, en agitant doucement le sistre manié jadis par le grand poète.

Sous l’intense clair de lune, Gilbert, exalté, croyait sentir le souffle de Missir revivre en sa poitrine. Il occupait l’emplacement exact où son dieu, au temps passé, récitait mélodieusement à la foule ses strophes nouvelles, scandées par l’instrument même dont les tintements ébranlaient maintenant l’air nocturne !

Après s’être longuement grisé de poésie et de souvenirs, Gilbert alla rejoindre ses guides, qui apprirent de sa bouche l’existence des trésors groupés dans la salle souterraine et les termes de la conversation captée. Un piège fut tendu aux deux complices, qu’on surprit la nuit même dans leur travail clandestin et accapareur.

En témoignage de gratitude pour l’important service rendu, le sistre de Missir fut offert à Gilbert, qui, toujours, conserva pieusement cette inappréciable relique.

Raymond Roussel

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Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

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