— Raymond Roussel —

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Raymond Roussel

Locus Solus

Après un long moment pendant lequel il avait paru se livrer à d’intenses réflexions, Gérard, avisant la pile d’in-octavo, prit le volume du dessus, qui, simplement broché, portait sur sa couverture ce titre : “L’Éocène”.

Le plaçant devant lui sur la table après avoir repoussé le dictionnaire, il le feuilleta vers la fin et s’arrêta bientôt à la première page d’un index à deux colonnes. Là se succédaient sous forme de nomenclature, chacun suivi d’une série de chiffres, des mots qu’il toucha rapidement du doigt l’un après l’autre pour les compter.

Puis, sur les pages suivantes, où se continuait l’index, Gérard, sans rien sauter, se livra aux mêmes prompts attouchements numératifs, qu’il cessa, tout en se levant, au dernier mot de l’une d’elles.

S’éloignant de nous en marchant vers la fenêtre, il sortit momentanément de sa poche le bracelet d’or et, rayant de nouveau l’écu à la pointe de barreau déjà utilisée, recueillit dans sa main gauche une dose, minime cette fois, de poudre brillante, pour venir aussitôt se réinstaller devant l’Éocène.

Sur la page où son comptage avait pris fin, il écrivit à son habituelle manière, mais uniquement en majuscules d’imprimerie, au milieu tout en haut : « Jours de cellule » — au-dessus de la colonne gauche : « Actif » — au-dessous de la droite : « Passif ». Ce dernier nom fut directement tracé à l’envers, sans nulle peine grâce à la simplicité géométrique des caractères adoptés.

Ensuite Gérard biffa le mot réellement imprimé par lequel débutait la première colonne.

La provision de poudre avait juste suffi à dorer l’eau des lettres et de la rature. Quand toute humidité eut disparu du papier, Gérard rendit un moment le volume perpendiculaire à la table, où dégringolèrent avec légèreté les grains ayant échappé au fragile engluement.

Après avoir posé son doigt sous le chiffre qui suivait immédiatement le mot biffé, il feuilleta l’ouvrage à son début, semblant chercher une page déterminée.

Canterel nous fit à ce moment marcher un peu vers la droite, au long de l’immense cage transparente, et nous arrêta devant un autel catholique bien décoré, se présentant de face derrière la paroi de verre, avec un prêtre en chasuble devant son tabernacle. L’aide au chaud équipement, qui s’éloignait de là après l’accomplissement de quelque besogne, se dirigea vers la retraite de Gérard, où il entra un instant.

Sur la table sacrée, à droite, un luxueux coffret métallique, d’aspect fort ancien, portait sur sa face principale, au-dessous de la serrure, ces mots : « Étau indu des Noces d’Or », en lettres formées de grenats.

Le prêtre marcha vers lui et, soulevant le couvercle, en retira un étau assez grand, qui, de modèle très simple, fonctionnait au moyen d’un écrou à oreilles.

Descendant les marches de l’autel, il s’arrêta devant un très vieux couple, qui s’était levé à son approche, laissant vides deux fauteuils d’apparat posés côte à côte, dont les dossiers nous présentaient leur envers. L’homme, sans chapeau, était simple ment vêtu d’un frac, alors qu’à sa gauche, la tête enveloppée d’un châle noir, la femme, en grand deuil, portait frileusement un lourd manteau bien qu’ayant, comme lui, les mains nues.

Mettant les deux vieilles gens face à face, le prêtre unit leurs mains droites, qu’il plaça bien agrippées entre les mâchoires écartées de l’étau, puis commença de tourner doucement l’écrou, ostensiblement orienté vers nous.

Mais l’homme, en souriant, intervint au moyen de sa main gauche et força le prêtre de lui abandonner les oreilles métalliques, qu’il tourna gaiement lui-même à plusieurs reprises avec une espiègle vigueur intentionnée, tandis que la femme sanglotait en s’attendrissant.

Les mâchoires devaient être faites en quelque souple imitation de fer, car elles cédaient sans infliger aucune torture aux deux dextres entrelacées.

Redevenu libre, l’écrou fut longuement détourné par le prêtre, qui bientôt, emportant l’étau, remonta les marches de l’autel pour se diriger vers le coffret, tandis que se rasseyait le couple, dont la longue et solennelle poignée de main avait pris fin.

Côtoyant la cage géante, Canterel nous conduisit alors, à quelques mètres plus loin, devant un somptueux local, d’où nous vîmes s’échapper, allant avec empressement vers le couple âgé, l’aide aux fourrures, qui tout à l’heure s’était rendu là discrètement par voie indirecte, en passant derrière l’autel.

À très courte distance du mur de verre séparateur, s’offrait de face une scène de théâtre non surélevée, évoquant par son décor quelque luxueuse salle d’un château moyen âge. L’absence de toute rampe avait permis à l’aide d’entrer et de sortir sans peine par-devant.

Vers le fond, un peu à gauche, assis à une table placée en biais, un seigneur au cou nu, vu de profil perdu, annotait un ouvrage, vis-à-vis un pan coupé où s’ouvrait une large fenêtre.

Sur sa nuque apparaissait, en gris foncé, un monogramme gothique formé de ces trois lettres :
“B, T, G”.

Au milieu, tout au fond, porteur d’un parchemin, un homme debout, que nous voyions de face devant une porte close, était à la droite précise du seigneur, dont le séparaient quelques pas.

Les costumes des deux acteurs cadraient bien, comme époque, avec le décor.

Sans interrompre ses annotations ni rien changer à son attitude, le seigneur dit, sur un ton nettement ironique :

« Vraiment… une cédule ?… Qu’offre-t-elle comme signature ?… »

La voix nous atteignait par une ouverture ronde, qui, grande comme une assiette et simplement garnie d’un disque en papier de soie dont les bords, en les dépassant, se collaient extérieurement sur les siens, était ménagée dans la paroi de verre, à deux mètres du sol.

Postée, pour bien entendra, juste au-dessous de cet œil-de-bœuf, une jeune fille en noir dévorait sans cesse du regard, à travers le vitrage, celui qui venait de parler.

À la question posée l’homme au parchemin fit cette brève réponse :

« Un cob. »

Juste à l’instant où résonnait le dernier mot, le seigneur, ouvrant les doigts, tourna la tête à droite avec une prodigieuse brusquerie et porta aussitôt ses deux mains vers sa nuque, comme par l’effet d’une douleur d’ailleurs vite oubliée.

Puis, se mettant debout, il alla en chancelant jusqu’à l’homme, qui lui dressa devant les yeux son parchemin, où le mot « Cédule » servait de titre à quelques lignes suivies d’un nom sous lequel était grossièrement dessiné un cheval à courte encolure épaisse.

Sur un ton de suprême angoisse le seigneur répétait, le doigt tendu vers le croquis équestre :

« Le cob !… Le cob !… »

Mais déjà Canterel nous faisait franchir, dans le sens habituel, une brève étape et s’arrêtait devant un enfant de sept ans environ, qui, tête et jambes nues, était assis, en simple costume bleu d’intérieur, sur les genoux d’une jeune femme en deuil très couverte, installée sur une chaise posant à même le sol.

L’aide, par un détour fait derrière la scène, s’était un instant approché de l’enfant et se dirigeait maintenant à grands pas vers l’acteur au cou dégagé.

Un second œil-de-bœuf, en tout semblable au premier, nous permit d’entendre clairement le garçonnet, d’ailleurs peu éloigné de nous derrière le mur transparent, énoncer ce titre : « Virelai cousu de Ronsard » puis réciter avec justesse toute une pièce de vers, pendant que son regard se mêlait à celui de la jeune femme et que ses gestes, pleins d’à-propos, soulignaient chaque intention contenue dans le texte.

Quand l’enfantine voix se fut tue, nous parcourûmes, dans la direction coutumière, un court espace avec Canterel et stationnâmes bientôt, aux côtés d’un jeune observateur, devant un homme en blouse beige, assis à une table collée intérieurement contre la paroi de verre, à laquelle il faisait face. L’aide s’éloignait de lui pour aller vers le garçonnet, derrière lequel, pendant la récitation, il était passé non sans décrire humblement, afin de ne rien troubler, une courbe assez prononcée.

Montrant une noble tête d’artiste aux longs cheveux gris, l’homme en blouse, penché sur une feuille de papier entièrement noircie d’encre bien sèche, commença d’y faire apparaître du blanc à l’aide d’un fin grattoir, non sans évincer de temps à autre, avec l’extrémité latérale de son auriculaire, la légère râpure produite.

Peu à peu, sous la lame, qu’il maniait avec une suprême habileté, s’indiqua, blanc sur fond noir, le portrait de face d’un pierrot — ou mieux d’un Gilles, vu tels détails imités de Watteau.

Au milieu de nous, le jeune observateur, appuyant presque son front au vitrage, épiait avec grande attention les subtils agissements de l’artiste, qui prononçait parfois, en riant malgré lui, cette phrase : « Une grosse dito », qu’un troisième œil-de-bœuf, identique aux autres, laissait porter au-dehors.

Le travail marcha rapidement, et le Gilles, très poussé comme exécution malgré l’étrangeté du procédé purement éliminatoire, se montra finalement plein de vie exubérante, les mains aux hanches et le visage épanoui par le rire.

Les délicats traits d’encre savamment laissés par l’acier constituaient un vrai chef-d’œuvre de grâce et de charme, dont nous pouvions apprécier la valeur, bien qu’obligés, de notre place, à l’apercevoir sens dessus dessous.

Quand tout y fut achevé, le grattoir, prouvant à nouveau la maîtrise de la main qui le tenait, campa plus bas, toujours en blanc sur la feuille préalablement noircie, le même Gilles vu de dos; l’absolue similitude de pose, d’allure et de proportions des deux résultats rendait indubitable le fait d’unicité touchant la conception de l’artiste.

Ici encore, les volontaires oublis de l’astucieuse lame suppressive composaient un admirable ensemble, qui, même contemplé à rebours, nous séduisait par l’élégance de son fini.

La dernière retouche accomplie, l’artiste, lâchant son grattoir, se leva en emportant la feuille, qu’il étendit, un peu plus loin de nous, sur la plate-forme à pivot d’une selle de sculpteur — où une petite armature en fil de fer, à structure humaine, se dressait près d’une foule d’ébauchoirs et d’une boîte de carton blanc sans couvercle, sur laquelle se lisaient de face, en grosses lettres, ces mots écrits à l’encre : “Cire nocturne”.

Manipulant l’armature, fixée par le dos à une solide tige métallique verticale, dont la base, épanouie en rondelle, était assujettie au moyen de vis à une tablette de bois posée sur la plate forme pivotante, l’artiste lui donna aisément, grâce à la souplesse du fil de fer, l’attitude exacte du Gilles que son grattoir venait de créer.

Puis sa main, plongeant dans la boîte, en sortit un épais bâton de certaine cire noire mouchetée de minuscules grains blancs, qui, faisant penser à une nuit étoilée, justifiait le nom tracé sur le carton.

Avec cette cire nocturne il enveloppa successivement la tête, le tronc et les membres de l’armature et remit ensuite dans la boîte toute la portion restante du bâton.

À l’œuvre ainsi préparée il commença de donner, au moyen de ses doigts seuls, une forme assez précise et continua son travail avec un ébauchoir, qui, choisi dans sa provision nombreuse, était fait évidemment, vu sa teinte blanchâtre, son grain spécial, son aspect de sécheresse et de dureté, en mie de pain pétrie puis rassise.

Raymond Roussel

Locus Solus, texte intégral

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Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

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