— Zerbin le Farouche —

Conte Napolitain

Zerbin Le Farouche (5/8)

C'est une belle chose que la gloire, mais elle a ses désagréments. Adieu le plaisir d'être inconnu et de défier la sotte curiosité de la foule. L'entrée triomphale de Zerbin n'était pas achevée, qu'il n'y avait pas un enfant dans Salerne qui ne connût la personne, la vie et la demeure du bûcheron. Aussi les estafiers n'eurent-ils pas grand-peine à trouver l'homme qu'ils cherchaient.

Zerbin était à deux genoux dans sa cour, tout occupé à affiler sa fameuse cognée; il en essayait le tranchant avec l'ongle de son pouce, quand une main s'abattit sur lui, le prit au collet, et d'un effort vigoureux le remit sur ses pieds. Dix coups de poing, vingt bourrades dans le dos le poussèrent dans la rue; c'est de cette façon qu'il apprit qu'un ministre s'intéressait à sa personne, et que le roi lui-même daignait l'appeler au palais.

Zerbin était un sage, et le sage ne s'étonne de rien. Il enfonça ses deux mains dans sa ceinture, et marcha tranquillement sans trop s'émouvoir de la grêle qui tombait sur lui. Cependant pour être sage, on n'est pas un saint. Un coup de pied reçu dans le mollet lassa la patience du bûcheron.

—    Doucement, dit-il, un peu de pitié pour le pauvre monde.

—    Je crois que le drôle raisonne, dit un de ceux qui le maltraitaient. Monsieur est douillet : on va prendre des gants pour le mener par la main.

—    Je voudrais vous voir à ma place, dit Zerbin; nous verrions si vous ririez.

—    Te tairas-tu, drôle ! dit le chef de la bande en lui décochant un coup de poing à décorner un bœuf.

Le coup était mal porté sans doute, car au lieu d'atteindre Zerbin, il alla droit dans l'œil d'un estafier. Furieux et à moitié aveugle, le blessé se jeta sur le maladroit qui l'avait frappé et le prit aux cheveux. Les voilà qui se battent; on veut les séparer : les coups de poing pleuvent à droite, à gauche, en haut, en bas; c'était une mêlée générale : rien n'y manquait, ni les enfants qui crient, ni les femmes qui pleurent, ni les chiens qui aboient. Il fallut envoyer une patrouille pour rétablir l'ordre, en arrêtant les battants, les battus et les curieux.

Zerbin, toujours impassible, s'en allait au château en se promenant, quand, sur la grande place, il fut abordé par une longue file de beaux messieurs en habits brodés et en culottes courtes. C'étaient les valets du roi, qui, sous la direction du majordome et du grand chambellan lui-même, venaient au-devant du fiancé qu'attendait la princesse. Comme ils avaient reçu l'ordre d'être polis, chacun d'eux avait le chapeau à la main et le sourire sur les lèvres. Ils saluèrent Zerbin; le bûcheron, en homme bien élevé, leur rendit leur salut. Nouvelles révérences de la livrée, nouveau salut de Zerbin. Cela se fit huit ou dix fois de suite avec une gravité parfaite. Zerbin se fatigua le premier : n'étant pas né dans un palais, il n'avait pas les reins souples, l'habitude lui manquait :

—    Assez, s'écria-t-il, assez; et comme dit la chanson :

Après trois refus,

La chance;

Après trois saluts,

La danse.

Vous ne m'avez pas trop salué, dansez maintenant.

Aussitôt, voici les valets qui se mettent à danser en saluant, à saluer en dansant, et qui tous, précédant Zerbin dans un ordre admirable, lui font au château une entrée digne d'un roi.

Pour se donner une attitude majestueuse, Mouchamiel regardait gravement le bout de son nez; Aléli soupirait, Mistigris taillait des plumes comme un diplomate qui cherche une idée, les courtisans immobiles et muets avaient l'air de réfléchir. Enfin, la grande porte du salon s'ouvrit. Majordome et valets entrèrent en cadence, dansant une sarabande qui surprit fort la cour. Derrière eux marchait le bûcheron, aussi peu ému des splendeurs royales que s'il était né dans un palais. Cependant, à la vue du roi, il s'arrêta, ôta son chapeau qu'il tint à deux mains sur sa poitrine, salua trois fois en tirant la jambe droite; puis, il remit son chapeau sur sa tête, s'assit paisiblement sur un fauteuil et fit danser le bout de son pied.

—    Mon père ! s'écria la princesse en se jetant au cou du roi, le voici, l'époux que vous m'avez donné. Qu'il est beau ! Qu’il est noble ! N'est-ce pas que vous l’aimerez ?

—    Mistigris, murmura Mouchamiel à demi étranglé, interrogez cet homme avec les plus grands ménagements. Songez au repos de ma fille et au mien. Quelle aventure ! Ah ! Que les pères seraient heureux s'ils n'avaient pas d’enfants !

—    Que Votre Majesté se rassure, répondit Mistigris : l'humanité est mon devoir et mon plaisir.

—    Lève-toi, coquin ! dit-il à Zerbin d'un ton brusque; réponds vite, si tu veux sauver ta peau. Es-tu un prince déguisé ? Tu te tais, misérable ! Tu es un sorcier ?

—    Pas plus sorcier que toi, mon gros, répondit Zerbin sans quitter son fauteuil.

—    Ah ! Brigand ! s'écria le ministre; cette dénégation prouve ton crime; te voilà confondu par ton silence, triple scélérat !

—    Si j'avouais, je serais donc innocent ? dit Zerbin.

—    Sire, dit Mistigris, qui prenait la furie pour l'éloquence, faites justice ! Purgez vos États, purgez la terre de ce monstre ! La mort est trop douce pour un pareil sacripant !

—    Va toujours, dit Zerbin; aboie, mon gros, aboie, mais ne mords pas.

—    Sire, cria Mistigris en soufflant, votre justice et votre humanité sont en présence. Houa ! houa ! houa ! L'humanité vous ordonne de protéger vos sujets en les délivrant de ce sorcier. Houa ! houa ! houa ! La justice veut qu'on le pende ou qu'on le brûle. Houa ! houa ! houa ! Vous êtes père, houa ! houa ! mais vous êtes roi, houa !, houa !, et le roi, houa !, houa !, doit effacer le père. Houa ! houa ! houa !

—    Mistigris, dit le roi, vous parlez bien, mais vous avez un tic insupportable. Pas tant d'affectation. Concluez.

—    Sire, reprit le ministre, la mort, la corde, le feu. Houa ! houa !, houa !.

Tandis que le roi soupirait, Aléli, quittant brusquement son père, alla se mettre auprès de Zerbin.

—    Ordonnez, Sire, dit-elle; voici mon époux; son sort sera le mien.

A ce scandale, toutes les dames de la cour se couvrirent la figure. Mistigris lui-même se crut obligé de rougir.

—    Malheureuse ! dit le roi furieux, en te déshonorant tu as prononcé ta condamnation. Gardes ! Arrêtez ces deux créatures; qu'on les marie séance tenante; après cela, confisquez le premier bateau qui se trouvera dans le port, jetez-y ces coupables, et qu'on les abandonne à la fureur des flots !

—    Ah ! Sire, s'écria Mistigris, tandis qu'on entraînait la princesse et Zerbin, vous êtes le plus grand roi du monde. Votre bonté, votre douceur, votre indulgence seront l'exemple et l'étonnement de la postérité. Que ne dira pas demain le Journal officiel ! Pour nous, confondus par tant de magnanimité, il ne nous reste qu'à nous taire et à admirer.

—    Ma pauvre fille, s'écria le roi, que va-t-elle devenir sans son père ! Gardes, saisissez Mistigris et mettez-le aussi sur le bateau. Ce sera pour moi une consolation que de savoir cet habile homme auprès de ma chère Aléli. Et puis changer de ministre, ce sera toujours une distraction; dans ma triste situation, j'en ai besoin. Adieu, mon Mistigris.

Mistigris était resté la bouche ouverte; il allait reprendre haleine pour maudire les princes et leur ingratitude, quand on l'emporta hors du palais. Malgré ses cris, ses menaces, ses prières et ses pleurs, on le jeta sur la barque, et bientôt les trois amis se trouvèrent seuls au milieu des flots.

Quant au bon roi Mouchamiel, il essuya une larme et s'enferma dans la chambre basse pour achever une sieste si désagréablement interrompue.

Fregate: une porte ouverte vers le Conte & la Poésie.

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