— Le tonnelier de Nuremberg —

E.T.A. Hoffmann

Maître Martin ou Le tonnelier de Nuremberg (6/7)

Maître Martin, les mains croisées sur le dos, le pied gauche en avant, sa tête rejetée en arrière, jeta un regard étincelant sur la tonne, et dit avec fierté : « Mon cher maître, seulement au choix du bois et à la propreté du travail, vous auriez pu remarquer qu'un tel chef-d'œuvre ne pouvait être destiné qu'à une cave de prince. Mon compagnon Reinhold a bien parlé. Renoncez à votre envie; mais, quand le temps des vendanges sera passé, je vous ferai faire une bonne tonne, bien solide, comme il en faut une pour votre cave. »

Maître Hoizschuer, irrité de l'orgueil de maître Martin, prétendit au contraire que ses pièces d'or étaient d'un aussi bon poids que celles de l'évêque de Bamberg, et que, pour son argent, il aurait quelque autre part une tonne tout aussi belle. Maître Martin, plein de colère, eut peine à se contenir pour ne pas offenser le vieux maître, honoré dans toute la bourgeoisie; mais, en ce moment, sa fureur concentrée éclata contre Conrad, qui frappait si violemment de son maillet qu'il semblait avoir dessein de tout briser sous ses coups. « Conrad, enragé coquin ! s'écria maître Martin. Veux-tu donc briser ce tonneau en frappant dessus comme un aveugle ? — Oh ! oh ! répondit Conrad en regardant le maître d'un air ironique. Pourquoi pas père Martin ? » En parlant ainsi, il redoubla de coups sur le tonneau, dont les cercles éclatèrent, et dont les douves, en se détachant, renversèrent Reinhold du banc d'échafaudage sur lequel il était monté. Hors de lui de rage et de colère, maître Martin arracha des mains du vieux Valentin un bâton qu'il rabotait, et, s'élançant sur Conrad, il l'en frappa vigoureusement sur les épaules, en le traitant de chien maudit. Dès que Conrad se sentit frappé, il se retourna vivement et resta quelques moments immobile, comme éperdu; mais bientôt ses yeux étincelèrent de rage, ses dents se choquèrent avec violence, et il s'écria :

« Me battre ! Me battre ! » D'un bond, il s'élança à bas de l'échafaud, et, ramassant la hache, il en porta un coup si vigoureux à maître Martin qu'il lui eût abattu la tête, si Frédéric n'eût poussé de côté le vieux tonnelier, qui reçut seulement au bras une blessure d'où l'on vit couler le sang. Lourd et peu ingambe, maître Martin perdit l'équilibre et tomba. Tout le monde se jeta devant le furieux Conrad, qui élevait en l'air sa hache sanglante, et qui criait d'une voix épouvantable : « Il faut que je l'envoie dans les enfers ! » A ces mots, il repoussa avec vigueur ceux qui l'entouraient, et il se disposait à porter au maître un second coup qui eût infailliblement achevé ses jours, lorsque Rosa, pâle d'effroi, parut à la porte de l'atelier. Dès que Conrad l'aperçut, il resta immobile comme une statue sa hache levée. Puis il la jeta loin de lui, se frappa la poitrine de ses deux mains et s'écria d'une voix sourde : « Ô Ciel ! Qu’ai-je fait ! » et s'échappa. Personne ne songea à l'arrêter.

On releva à grand-peine le pauvre maître Martin. Il se trouva que la hache n'avait touché que l'épaisse enveloppe de graisse qui recouvrait le bras, et que la blessure était légère. On retira du milieu des cercles et des douves le vieux maître Hoizschuer que Martin avait entraîné dans sa chute, et l'on s'efforça d'apaiser les enfants de Marthe, qui pleuraient et criaient d'effroi. Pour le vieux maître Martin, il était tout stupéfait, et disait que, si ce compagnon endiablé ne lui avait pas gâté son plus beau tonneau, il serait satisfait et ne s'inquiéterait pas de sa blessure. On apporta une litière pour les deux vieux maîtres : car Hoizschuer avait aussi reçu quelques contusions dans sa chute. Il maudit un métier qui mettait sans cesse à la main des instruments de meurtre, et conjura Frédéric de reprendre la noble profession de modeleur, qui réjouissait la vue par de gracieuses images. Frédéric et Reinhold retournèrent tristement à la ville, lorsque la nuit fut venue. Tandis qu'ils cheminaient, ils entendirent gémir sur la route, et aperçurent la taille gigantesque de Conrad. « Ah ! mes chers amis, leur dit celui-ci, ne vous détournez pas de moi. Vous me regardez certainement comme un misérable altéré de sang, mais je ne le suis nullement. Je ne pouvais agir autrement. Je devais tuer le vieux maître, et, si je faisais mon devoir, je vous suivrais et j'irais lui fendre la tête dans son logis. Mais non, non ! tout est fini, vous ne me reverrez plus. Saluez la belle Rosa. Dites-lui que je conserverai son bouquet toute ma vie, même si… Mais vous entendrez parler de moi.

« Adieu ! mes braves compagnons ! »

Et il s'échappa à travers la campagne. « II y a quelque chose de singulier dans ce garçon, dit Reinhold, nous ne pouvons juger son action à la mesure ordinaire. Peut-être saurons-nous un jour ce mystère. »

Autant l'atelier de maître Martin avait offert un joyeux aspect, autant alors l'apparence en était triste. Reinhold, incapable de travailler, se tenait dans sa chambre; maître Martin, le bras en écharpe, pestait et jurait sans cesse contre le méchant compagnon qui l'avait quitté. Rosa, femme Marthe elle-même et ses enfants évitaient le lieu de cette scène folle, et les coups du maillet de Frédéric, qui travaillait seul à la grande tonne de l'évêque, retentissaient solitairement dans l'atelier, comme, au triste temps de l'hiver, la cognée du bûcheron retentit dans le bois.

Un chagrin profond remplissait l'âme de Frédéric : car il croyait avoir vu clairement que ses soupçons étaient fondés. Il ne doutait pas que Rosa n'aimât Reinhold. Elle lui avait toujours adressé de doux sourires, d'aimables paroles, et maintenant elle préférait rester seule dans sa chambre, et ne se montrait plus dans l'atelier où elle ne devait pas le revoir. Un dimanche, par une belle journée, maître Martin, qui était rétabli de sa blessure, engagea son jeune compagnon à venir avec lui et sa fille sur la prairie commune; mais Frédéric refusa cette invitation, et courut, accablé de douleur, errer près du hameau où pour la première fois il avait vu Rosa. Il se jeta sur la petite pelouse émaillée de fleurs; et, en songeant que la lueur d'espoir qui l'avait ramené dans sa ville natale venait de s'obscurcir au moment où il se croyait au but, ses larmes coulèrent sur les fleurs qui inclinaient mélancoliquement leurs têtes, comme si elles eussent partagé les chagrins du jeune compagnon. Ces larmes le soulagèrent. Le vent du soir murmurait dans les noirs feuillages comme des paroles consolantes, et de longues bandes dorées qui s'élevaient sur le ciel sombre lui semblaient des indices de joie et de bonheur. Frédéric se leva et se dirigea vers le hameau. Il crut alors entendre comme le pas de Reinhold retentir derrière lui, ainsi qu'il l'avait entendu le jour où il l'avait rencontré dans ce lieu. Toutes les paroles que Reinhold lui avait dites se réveillèrent à sa pensée; lorsque enfin il se souvint du récit que Reinhold lui avait fait de la lutte des deux peintres, il lui sembla qu'un voile tombait de ses yeux. Il était bien certain que Reinhold avait déjà vu Rosa, qu'il l'avait déjà aimée. Cet amour seul l'amenait à Nuremberg, et les deux peintres n'étaient autres que lui-même et Frédéric; le prix pour lequel ils rivalisaient, que la belle Rosa. Frédéric crut entendre une voix lui répéter les paroles que Reinhold avait dites : Des amis doivent rivaliser noblement, sans envie et sans haine. « Oui, s'écria-t-il, c'est à un ami que je vais m'adresser; il m'ouvrira son cœur, il me dira lui-même si tout espoir est perdu ! »

La matinée était déjà avancée, lorsque Frédéric vint frapper à la chambre de Reinhold. Comme rien ne se faisait entendre, il poussa la porte, qui n'était pas fermée, et entra. Mais tout à coup il recula de surprise. Rosa, dans l'éclat de toutes ses grâces, de tous ses charmes, son image du moins, admirablement peinte et de grandeur naturelle, s'offrait à lui merveilleusement éclairée par les rayons du soleil levant. Le bâton de peintre jeté sur la table, les couleurs fraîchement broyées, étendues sur la palette, témoignaient qu'on venait de travailler au tableau. « Ô Rosa ! Rosa ! » murmura Frédéric perdu dans ses pensées.

Reinhold, qui était entré doucement derrière lui, lui frappa sur l'épaule en riant. « Eh bien ! Frédéric, lui dit-il, que penses-tu de mon tableau ? » Frédéric le pressa contre son cœur et s'écria : « Ô mon ami, je comprends tout maintenant. Peintre habile, tu as remporté le prix, et j'étais trop chétif pour te le disputer ! Que suis-je auprès de toi ? Qu'est mon art auprès du tien ? Hélas ! et moi aussi, j'avais quelques pensées en l'âme ! Ne ris pas de moi, mon cher Reinhold… Vois, je songeais à reproduire Rosa dans une attitude gracieuse, et à modeler son buste en argent le plus fin ! Mais toi ! Toi ! … Qu'elle est belle ! Comme elle nous sourit, comme elle brille de tous ses charmes ! Ah ! Reinhold, Reinhold ! Homme plus qu'heureux ! Oui, ce que tu as prédit est arrivé ! Nous avons lutté ensemble, tu as vaincu, tu devais vaincre, et cependant mon cœur t'appartient tout entier. Mais il faut que je quitte cette maison, que j'abandonne cette ville; je ne puis le supporter plus longtemps, j'expirerais s'il me fallait revoir Rosa maintenant. Pardonne-moi, mon digne, mon noble ami. Aujourd'hui même, dans ce moment, il faut que je fuie, et que je fuie bien loin ! partout où me poussera mon désespoir, la blessure de mon cœur. »

À ces mots, Frédéric voulut sortir, mais Reinhold le retint et lui dit doucement : « Tu ne partiras pas, car tout peut s'arranger autrement que tu ne le penses. Il est temps de dire tout ce que je t'ai caché jusqu'à ce jour. Tu sais maintenant que je ne suis pas un tonnelier, mais un peintre; j'espère qu'en voyant ce tableau tu as aussi appris que j'ai acquis quelque gloire dans ma profession. Dans les premières années de ma jeunesse, je passai en Italie, le pays de l'art; là je parvins à attirer sur moi l'attention de quelques grands maîtres, dont le feu divin entretint l'étincelle que je portais en moi. Je parvins à la célébrité; mes tableaux furent recherchés dans toute l'Italie, et le noble duc de Florence m'appela à sa cour. Dans ce temps, je ne voulais pas entendre parler de la peinture allemande, et, sans avoir vu vos tableaux, je parlais sans cesse de la sécheresse et du mauvais dessin de vos Durer et de vos Cranach. Mais un jour, un brocanteur apporta un petit tableau de madone du vieux Durer dans la galerie du grand-duc. Cette composition me saisit vivement; elle fit cesser tout cet engouement pour la douceur des tableaux d'Italie, et je résolus sur l'heure d'aller contempler en Allemagne les chefs-d'œuvre pour lesquels j'éprouvais déjà de l'enthousiasme. J'arrivai ici, à Nuremberg, et, en voyant Rosa, je crus retrouver l'image animée de cette madone qui m'avait causé tant d'extases délicieuses. Il m'arriva comme à toi, mon cher Frédéric, je devins tout amour. Je ne voyais plus que Rosa; je ne songeais qu'à elle : toute autre pensée avait disparu de mon âme, et l'art même ne me semblait valoir quelque chose que parce que je pouvais peindre et dessiner mille fois cette figure céleste. Je songeais à approcher de la jeune fille avec le sans-façon de l'Italie, mais tous mes efforts furent vains. Il m'était impossible de pénétrer dans la maison de maître Martin sous un prétexte spécieux. Je songeai enfin à m'annoncer comme un prétendu; mais j'appris que maître Martin avait résolu de ne donner sa fille qu'à un compagnon tonnelier. J'eus alors l'aventureuse idée d'aller apprendre cette profession à Strasbourg, et de revenir travailler dans l'atelier de maître Martin; j'abandonnai le reste à la Providence. Tu sais comment j'ai exécuté mon projet, mais il faut que tu saches aussi que maître Martin m'a dit, il y a quelques jours, que je ferais un excellent maître tonnelier, et qu'il m'accepterait avec plaisir pour gendre, car il voyait bien que Rosa m'écoutait avec plaisir. — Peut-il en être autrement ! s'écria Frédéric au désespoir. Oui, Rosa doit t'appartenir. Je n'étais pas digne de posséder un tel trésor ! — Tu oublies, frère, reprit Reinhold, que Rosa n'a pas encore confirmé les paroles du rusé père Martin ? Il est vrai que Rosa s'est toujours montrée amicale et bienveillante avec moi; mais qu'il y a loin de là à l'amour ! Promets-moi, mon frère, de rester calme trois jours encore, et de travailler comme d'ordinaire à l'atelier. Je pourrais y travailler aussi, mais, depuis que je m'occupe de ce tableau, ce misérable métier que nous faisons là dehors me cause un dégoût horrible. Je ne pourrais jamais reprendre un maillet à la main, quoi qu'il en pût arriver. Le troisième jour, je te dirai sincèrement où j'en suis avec Rosa. Si j'étais réellement le plus heureux, celui à qui elle donne son amour, il te faudra partir et apprendre que le temps guérit les plus cruelles blessures ! »

Frédéric promit d'attendre son destin. Le troisième jour (Frédéric avait soigneusement évité les regards de Rosa), le cœur lui trembla de crainte et d'attente. Il se glissa, tout en rêvant, dans l'atelier, et sa maladresse excita plusieurs fois l'humeur de maître Martin. En général, le maître semblait avoir éprouvé quelque chose qui lui ravissait toute sa gaieté II parla beaucoup de vile ruse et d'ingratitude, sans expliquer plus clairement ce qu'il entendait par ces mots. Lorsque le soir fut enfin venu et que Frédéric revint a la ville un cavalier, qu'il reconnut pour Reinhold, s'avança a sa rencontre. Dès que Reinhold aperçut Frédéric, il lui cria : « Ah ! je te cherchais. » A ces mots, il descendit de son cheval, dont il passa la bride sous son bras, et prit son ami par la main.

« Marchons un peu ensemble », dit-il.

Frédéric remarqua que Reinhold était vêtu comme à leur première rencontre, et que son cheval portait une valise Reinhold était pâle et défait. « Bien du bonheur ! s'écria-t-il, non sans quelque violence. Allons, mon frère, tu peux frapper maintenant sans relâche sur tes tonneaux, je te cède la place. Je viens de prendre congé de la belle Rosa et du digne maître Martin. — Quoi ! s'écria Frédéric qui sembla frappé d'une commotion électrique, quoi ! tu pars lorsque maître Martin t'agrée pour gendre, lorsque tu es aimé de sa fille ? — Frère, répondit Reinhold, c’est ta jalousie qui t'a fait supposer tout cela. Il est certain que Rosa m'eût accepté pour mari par obéissance; mais il n’y a pas dans son cœur une étincelle d'amour. Ah ! Ah ! J’aurais pu devenir un parfait tonnelier, cercler et rogner toute la semaine, aller le dimanche avec ma digne femme à l'église de Sainte-Catherine ou à celle de Saint-Sebald, et le soir me promener sur la prairie commune, une année comme l'autre, jusqu'à la dernière ! -Ne raille pas de la vie simple et innocente des paisibles bourgeois, dit Frédéric en interrompant les amers éclats de rire de Reinhold. Si Rosa ne t'aime pas, ce n'est pas sa faute; mais tu es si vif, si emporté. — Tu as raison, dit Reinhold. Mais c’est ma sotte manie de me plaindre comme un enfant, lorsque je me crois offensé. Tu penses sans doute que j'ai parlé à Rosa de mon amour et de la bonne disposition de son père. Des larmes ont alors coulé de ses yeux, sa main a tremblé dans les miennes. En détournant son visage, elle a murmuré : « II faut bien que j'obéisse à mon père ! » J'en ai eu assez. Il faut que je te fasse bien comprendre mon singulier mécontentement, cher Frédéric. Tu sentiras que je me suis trompé moi-même. En travaillant au portrait de Rosa, mon cœur était redevenu calme; j'avais satisfait en peintre une passion de peintre. Ce misérable état de tonnelier me semblait odieux, et, lorsque la vie réelle se trouve si proche, que je me vis à la veille de m'affubler d'un mariage et d'une maîtrise, je crus que j'allais entrer dans un cachot et me faire garrotter tout le reste de ma vie. Comment la vierge céleste que je porte en mon cœur peut-elle devenir ma femme ? Non ! Elle doit éternellement briller de la jeunesse, de la grâce et de la beauté que mon imagination lui a départies. Ah ! Que mes désirs sont impatients ! Comment pourrais-je renoncer à mon art divin ? Bientôt je me baignerai de nouveau dans ton atmosphère embrasée, magnifique pays, patrie de tous les arts ! »

Les deux amis étaient arrivés à un endroit où le chemin que devait suivre Reinhold prenait une autre direction. « Séparons-nous ici », dit-il; il pressa longtemps Frédéric contre son cœur, s'élança sur son coursier et partit en plein galop. Frédéric le regarda longtemps sans proférer une parole, et revint lentement au logis, assiégé par les pensées les plus contradictoires.

E.T.A. Hoffmann

Maître Martin ou Le tonnelier de Nuremberg (6/7)

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