— Le robinson suisse —

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Johann David Wyss

Le robinson suisse

J’employai encore un jour avant de terminer mon travail. Après avoir enlevé les peaux avec assez de succès, je partageai le corps par quartiers, en ayant soin de mettre les pieds à part. Le reste de la chair fut coupé par tranches, à la manière des boucaniers des Indes occidentales. Quant au lard, que j’avais réservé avec le plus grand soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d’en faire usage dans la cuisine en guise de graisse ou de beurre.

Les deux ours et le pécari nous donnèrent environ un quintal de graisse fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d’en opérer le transport plus commodément. Les carcasses et les entrailles furent abandonnées aux oiseaux, qui en eurent bientôt fait disparaître jusqu’à la dernière trace. Grâce à leur activité, les deux crânes se trouvèrent en état de figurer avec honneur dans notre cabinet d’histoire naturelle. Les peaux furent salées, lavées et séchées, après avoir été nettoyées aussi parfaitement que possible à l’aide de nos couteaux.

Pour préparer notre viande, je me contentai d’entretenir continuellement autour d’elle une épaisse fumée, et, comme nous nous trouvions trop loin pour mettre à contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous eûmes le bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.

Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes présentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige, presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des espèces de grappes de petites baies moitié rouges, moitié vertes; ce que j’attribuai à leurs différents degrés de maturité. Le goût en était si piquant et en même temps si aromatique, que je n’hésitai pas à prononcer que nous venions de découvrir la vraie plante à poivre : découverte précieuse dans un climat où les épices sont d’un si grand usage et d’une si grande utilité.

Les enfants furent chargés de me rapporter une provision de ces petites grappes, dont nous détachâmes les baies, en ayant soin de séparer les rouges et les vertes. Les premières furent mises dans une infusion d’eau de sel, et les autres exposées aux rayons du soleil. Le lendemain nous les retirâmes de l’eau pour les frotter dans nos mains jusqu’à ce qu’elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obtînmes ainsi en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J’eus soin également de faire mettre à part un certain nombre de rejetons de cette plante précieuse, afin d’en essayer la culture dans le voisinage de notre demeure.

Ce travail terminé, voyant que nous n’avions plus rien de pressé à entreprendre, je résolus de mettre à l’essai les forces et le courage de mes jeunes compagnons. Ils reçurent donc la permission de se préparer à une seconde excursion dans la savane, pour s’y livrer à la chasse ou à de nouvelles découvertes.

Tous acceptèrent la proposition avec joie, à l’exception d’Ernest, qui demanda et obtint la permission de rester auprès de nous. Franz, que j’aurais préféré retenir, me supplia si instamment de le laisser partir avec ses frères, qu’il me fut impossible de résister à ses prières. Aussitôt les trois voyageurs s’élancèrent vers leurs montures, qui paissaient tranquillement à quelques pas de la grotte, et tout fut bientôt prêt pour le départ. Ernest aida ses frères de la meilleure grâce, en leur souhaitant d’heureuses rencontres et une suite non interrompue d’aventures et de découvertes.

Les voilà abandonnés à la providence de Dieu, pensai-je alors en moi-même, livrés à leur propre prudence et à leurs propres ressources. Le Ciel peut leur enlever notre protection d’une manière imprévue, et il faut qu’ils se tiennent prêts à tirer toutes leurs ressources d’eux-mêmes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le sang-froid de Fritz : d’ailleurs les voici bien montés, bien armés, et ce n’est pas la première occasion où ils auront montré du cœur et de l’intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant. Celui qui a ramené deux fois les fils de Jacob à leur vieux père étendra sa protection sur les trois enfants d’un de ses plus fidèles serviteurs.

À ces mots, je retournai paisiblement à mon travail, pendant qu’Ernest se livrait à son expérience sur l’œuf d’autruche. Bientôt il s’écria : « La coquille est traversée, mais l’œuf ne se partage pas encore. Ah ! ah ! j’aperçois le poussin; il ne reste plus qu’une pellicule assez tendre pour la trancher avec le couteau.

—    C’est fort bien… Mais tu aurais dû t’attendre à rencontrer cette pellicule, car tu as assez brisé d’œufs dans ta vie pour en observer l’existence. Les œufs ne sont, dans l’origine, qu’une simple pellicule, autour de laquelle se forme plus tard l’enveloppe calcaire que nous appelons la coquille. »

Je lui présentai mon couteau, à l’aide duquel il eut bientôt achevé l’opération si longtemps attendue. Lorsque les deux moitiés de l’œuf furent séparées, nous trouvâmes l’intérieur en assez bon état; seulement le poussin était sans vie, et je conjecturai qu’il lui aurait fallu encore dix à douze jours avant d’éclore. Au reste, nous résolûmes de le laisser dans sa coquille jusqu’au retour de nos trois chasseurs.

Ernest vint alors m’aider dans mon travail, et, après avoir détaché un bloc de talc assez considérable, nous eûmes le bonheur de découvrir une couche épaisse de verre fossile, autrement appelé sélénite. Pour le moment je me contentai d’en détacher deux tables transparentes d’environ deux pieds de hauteur, qu’il me sembla facile de fendre en carreaux de l’épaisseur d’un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si indifférente à nos découvertes, ne put retenir l’expression de sa joie à la vue de cette mine précieuse qui lui promettait une riche provision de vitres, dont la privation nous avait été si pénible jusqu’à ce jour. Je doute fort que, même en Russie, où se trouvent les plus riches veines de sélénite, il eût été commun d’en rencontrer une aussi précieuse, tant pour la grandeur que pour la transparence des échantillons.

Ma femme prépara pour le souper un morceau d’ours mariné, et nous fîmes cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos chasseurs.

« Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une caverne comme celle de Robinson ? La place est toute disposée et demande peu de travail.

MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d’asile à des hôtes dangereux, dont il faut prévenir le retour. D’ailleurs elle est devenue trop importante depuis notre dernière découverte pour songer à l’abandonner.

ERNEST. Nous planterons à une certaine distance de l’entrée deux ou trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas à former un rempart impénétrable, et nous aurons une échelle pour nous introduire dans la forteresse. Une pareille retraite nous mettrait à l’abri de tout danger.

MOI. Fort bien, mon jeune ingénieur. Il ne s’agit plus que de trouver un nom à notre ouvrage : le Fort de la Peur, par exemple.

ERNEST. Non pas, je vous en prie; le Fort de l’Ours serait une dénomination plus sonore et plus imposante.

MOI. En effet, voilà un nom aussi imposant que convenable. Je suis très satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons à tes plans lorsque notre construction de là-bas sera un peu plus avancée. Ton projet mérite examen, puisqu’il laisse entrevoir les moyens d’exécution. »

Notre conversation fut interrompue à cet endroit par un bruit de pas précipités; au même instant nous vîmes nos chasseurs se diriger vers le camp avec des cris d’allégresse. Les trois cavaliers sautèrent légèrement à bas, permettant à leurs montures d’aller retrouver les gras pâturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau en bandoulière. Fritz avait sa gibecière pendue à l’épaule droite, et le mouvement des courroies indiquait clairement la présence d’une créature vivante.

« Bonne chasse ! s’écria Jack du plus loin qu’il m’aperçut. Voici deux vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d’opiniâtreté, qu’ils ont fini par se laisser prendre à la main. Voyez, maman, voici de nouvelles cravates à la Robinson.

—    Oui, s’écria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa gibecière; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un coucou nous a montré le chemin.

—    Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz à son tour : nous avons fait entrer une troupe d’antilopes dans notre parc, par l’ouverture de l’Écluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout à notre aise, ou les prendre vivants si nous voulons.

MOI. Oh ! oh ! voilà bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus importante : c’est que Dieu vous a ramenés sains et saufs dans les bras de vos parents. Et maintenant faites-moi un récit détaillé de votre expédition, afin que je voie s’il n’y a pas à en tirer quelque bonne résolution pour l’avenir.

FRITZ. En vous quittant, nous descendîmes la prairie, et nous ne tardâmes pas à entrer dans le désert et à nous trouver sur une hauteur qui nous permettait d’embrasser d’un coup d’œil tout le paysage environnant. En promenant nos regards çà et là, nous découvrîmes bientôt, auprès du gué du Sanglier, deux troupes d’animaux que je pris pour des chèvres, des antilopes ou des gazelles. L’idée me vint aussitôt de les chasser du côté de l’Écluse, afin d’enrichir notre vallée de ces nouveaux hôtes. Nous nous hâtâmes alors de prendre les chiens en laisse, sachant par expérience que les bêtes sauvages ne redoutent pas moins leur approche que celle de l’homme.

Johann David Wyss

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Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

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