— Jane Eyre —

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Charlotte Brontë

Jane Eyre

« Mais, Jane, me dit-il, j'ai besoin d'une femme.

—    Vous, monsieur ?

—    Oui, Est-ce donc nouveau pour vous ?

—    Vous n'en aviez pas encore parlé.

—    Et cette nouvelle n'est pas la bienvenue, n'est-ce pas ?

—    Cela dépend des circonstances, monsieur; cela dépend de votre choix.

—    Vous le ferez pour moi, Jane; j'accepterai votre choix.

—    Eh bien monsieur, choisissez celle qui vous aime le plus.

—    Je choisirai du moins celle que j'aime le plus. Jane, voulez-vous m'épouser ?

—    Oui, monsieur.

—    Un homme estropié, de vingt ans plus vieux que vous, et qu'il faudra soigner ?

—    Oui, monsieur.

—    Est-ce bien vrai, Jane ?

—    Très vrai, monsieur.

—    Oh ! ma bien-aimée, Dieu vous bénisse et vous récompense !

—    Monsieur Rochester, si jamais j'ai fait une bonne action dans ma vie, si jamais j'ai eu une bonne pensée, si jamais j'ai prononcé une prière sincère et pure, si jamais j'ai eu un désir noble, je suis récompensée maintenant. Devenir votre femme, c'est pour moi être aussi heureuse que possible sur la terre.

—    Parce que vous aimez à vous sacrifier.

—    À me sacrifier ? Qu'est-ce que je sacrifie ? la faim pour la nourriture, l'attente pour la joie. Avoir le droit d'entourer de mes bras celui que j'estime, de presser mes lèvres sur celui que j'aime, de me reposer sur celui en qui j'ai confiance, est-ce lui faire un sacrifice ? S'il en est ainsi, certainement j'aime à me sacrifier.

—    Mais, Jane, il faudra supporter mes infirmités, voir sans cesse ce qui me manque.

—    Tout cela n'est rien pour moi, monsieur. Je vous aime, et plus encore maintenant que je puis vous être utile qu'aux jours de votre orgueil, où vous ne vouliez que donner et protéger.

—    Jusqu'ici je n'ai voulu être ni secouru ni conduit; maintenant je n'en souffrirai plus. Je n'aimais pas à mettre ma main dans celle d'une servante, mais il me sera doux de la sentir pressée par les petits doigts de Jane. Je préférais l'entière solitude à la constante surveillance des domestiques; mais le doux ministère de Jane sera une joie perpétuelle. Jane me plaît; est-ce que je lui plais ?

—    Oh ! oui, monsieur, entièrement.

—    Eh bien alors, rien au monde ne nous force à attendre; il faudra nous marier immédiatement. »

Son regard et sa parole étaient ardents; il retrouvait son ancienne impétuosité.

« Il faut que nous devenions une seule chair, et sans tarder. Une fois la permission obtenue, nous nous marierons.

—    Monsieur Rochester, je viens de m'apercevoir que le soleil se couchait. Pilote est déjà parti dîner; laissez-moi regarder l'heure à votre montre.

—    Attachez-la à votre ceinture, Jane, et gardez-la. Je n'en ai plus besoin.

—    Il est près de quatre heures, monsieur; n'avez-vous pas faim ?

—    Dans trois jours, Jane, il faudra nous marier. Peu importent les bijoux et les beaux vêtements; tout cela ne vaut pas une chiquenaude.

—    Le soleil a séché toutes les gouttes de pluie, monsieur. La bise ne souffle plus, et il fait bien chaud.

—    Savez-vous, Jane, que votre petit collier de perles est dans ce moment-ci attaché sous ma cravate, autour de mon cou bronzé ? Depuis le jour où je perdis mon seul trésor, je le porte comme un souvenir.

—    Nous retournerons à travers le bois, repris-je, nous y serons plus à l'ombre. »

Mais il ne m'écoutait pas et poursuivait toujours sa pensée.

« Jane, continua-t-il, vous me prenez pour un chien de païen, et pourtant mon cœur est gonflé de reconnaissance envers le Dieu bienfaisant. Lui voit plus clairement que les hommes, il juge plus sagement qu'eux. Grâce à lui, je ne vous ai pas fait de mal Je voulais flétrir une fleur innocente et souiller sa pureté; le Tout-Puissant me l'a arrachée des mains; je l'ai presque maudit dans ma révolte orgueilleuse. Au lieu de plier le front sous sa volonté, je l'ai défié. La justice divine a poursuivi son cours; les malheurs m'ont accablé; j'ai passé bien près de la mort. Les châtiments du Tout-Puissant sont grands; il m'envoya une épreuve qui me rendit humble pour toujours. Vous savez que j'étais orgueilleux de ma force; mais que suis-je maintenant qu'il faut me laisser guider par un autre, comme un enfant dans sa faiblesse ? Il y a peu de temps, Jane, que j'ai reconnu la main de Dieu dans mon destin. Alors je commençai à sentir du remords et du repentir, à désirer de me réconcilier avec mon Créateur; je me mis à prier quelquefois; mes prières étaient courtes, mais sincères.

« Il y a quelque temps, quatre jours, du reste, car c'était lundi soir, je me trouvais dans une singulière disposition : l'égarement avait fait place à la douleur, l'obstination à la tristesse; depuis longtemps je me disais que, puisque je ne pouvais pas vous trouver, vous deviez être morte. Ce soir-là, entre onze heures et minuit, avant de me laisser aller à mon triste sommeil, je suppliai Dieu de me retirer de ce monde et de m'admettre dans cette éternité où j'avais encore espoir de rejoindre Jane.

« J'étais dans ma chambre, assis près de la fenêtre ouverte : j'aimais à sentir l'air embaumé de la nuit, bien que je ne pusse voir aucune étoile, et que la présence de la lune ne se révélât pour moi que par une vague lueur. J'aspirais vers toi, Jane; j'aspirais par mon corps et par mon âme. Je demandais à Dieu, avec un cœur humilié et angoissé, si je n'avais pas été assez longtemps désolé, affligé et tourmenté, et si je ne pourrais pas une fois encore goûter au bonheur et à la paix. J'avouais que tout ce que j'endurais était bien mérité, mais je disais aussi que j'aurais peine à supporter plus longtemps cette torture. Malgré moi, mes lèvres exprimèrent les désirs de mon cœur, et je m'écriai : « Jane ! Jane ! Jane ! »

—    Avez-vous prononcé ces paroles tout haut ?

—    Oui, Jane; et si quelqu'un m'avait entendu, il m'aurait cru fou, car je les prononçai avec une énergie égarée.

—    Vous dites que c'était lundi dernier, vers minuit ?

—    Oui; mais peu importe le jour. Écoutez, voilà le plus étrange : vous allez me croire superstitieux. Il est certain que j'ai toujours eu un peu de superstition dans le sang. N'importe, ce que je vais vous dire est vrai; du moins il est vrai que j'ai cru entendre ce que je vais vous raconter. Au moment où je m'écriai : « Jane ! Jane ! Jane ! » une voix, je ne puis dire d'où elle venait, mais je sais bien à qui elle appartenait, me répondit : « Je viens; attendez-moi. » Et, un moment après, j'entendis murmurer dans l'air : « Où êtes-vous ? »

« Je vais vous dire, si je le puis, l'effet que me produisirent ces mots; mais c'est difficile à exprimer. Vous voyez que Ferndean est enseveli dans un bois épais où viennent s'éteindre tous les bruits sans qu'aucun résonne jamais. « Où êtes-vous ? » semblait avoir été prononcé sur une montagne, car ces mots furent répétés par un écho. À ce moment, une brise plus fraîche vint effleurer mon front. J'aurais pu croire que Jane et moi nous venions de nous rencontrer dans quelque lieu sauvage; et je crois vraiment que nous avons dû nous rencontrer en esprit. Sans doute, Jane, qu'à cette heure vous étiez, plongée dans un sommeil dont vous n'aviez pas conscience; peut-être votre âme quittait son enveloppe terrestre pour venir consoler la mienne car c'était votre voix; je suis bien certain que c'était elle. »

C'était aussi le lundi, vers minuit, que moi j'avais reçu un avertissement mystérieux; c'était bien là ce que j'avais répondu, J'écoutai le récit de Mr Rochester, mais sans lui parler de ce qui m'était arrivé. Cette coïncidence me sembla trop inexplicable et trop solennelle pour la communiquer ou la discuter. Si j'en avais parlé à Mr Rochester, je l'aurais profondément impressionné, et son esprit, déjà si assombri par ses souffrances passées, n'avait pas besoin d'être encore obscurci par un récit surnaturel. Je gardai donc ces choses ensevelies dans mon cœur et je les méditai.

« Vous ne vous étonnerez plus, continua mon maître, qu'hier soir, lorsque je vous ai vue apparaître si subitement, j'aie eu peine à croire que vous n'étiez pas une vision, une voix qui s'éteindrait comme quelques jours auparavant le murmure de la nuit et l'écho de la montagne; maintenant, je vois que vous n'êtes pas une vision, et je remercie Dieu du fond de mon cœur. »

Après m'avoir fait retirer de ses genoux, il se leva, découvrit respectueusement son front, inclina vers la terre ses yeux sans regard et demeura dans une muette adoration. Je n'entendis que les derniers mots de sa prière :

« Je remercie mon Créateur, dit-il, de s'être souvenu de sa miséricorde à l'heure du châtiment, et je supplie humblement mon Sauveur de me donner les forces nécessaires pour mener à l'avenir une vie plus pure que par le passé. »

Il étendit la main pour me demander de le conduire; je pris cette main chérie et je la tins un moment pressée contre mes lèvres; puis je la passai autour de mon épaule : étant beaucoup plus petite que lui, je pouvais lui servir d'appui et de guide. Nous entrâmes dans le bois et nous retournâmes à la maison.

Charlotte Brontë

Jane Eyre ou Les mémoires d'une institutrice

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Fregate: Une porte ouverte vers le Conte & la Poésie.

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