— Locus Solus —

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Raymond Roussel

Locus Solus (Lieu solitaire)

Après être allé ranger dans la bibliothèque le livre dont il s’était servi, le jeune homme, revenant à la table, frotta du bout de l’index, pour n’y rien laisser subsister, la surface entière de l’ardoise — puis retransporta la tête de mort, qui, par ses soins, finit, toujours coiffée de sa toque, par faire derechef, sous son globe de verre, le principal ornement de la cheminée.

Un instant plus tard, sa main droite, fouillant une de ses poches, en ressortait armée d’un revolver, tandis que l’autre défaisait promptement tous les boutons de son gilet.

Appuyant, à l’endroit du cœur, le canon sur la chemise, il pressa la détente, et, saisis par le bruit du coup de feu qui retentit incontinent, nous le vîmes tomber raide sur le dos.

À ce moment Canterel nous emmena, pendant que l’aide, ouvrant brusquement la porte, pénétrait dans la chambre.

La femme du peuple et son fils, qui n’avaient pas perdu un détail de la scène, se tenaient maintenant embrassés avec émotion.

Nous continuâmes, dans le sens ordinaire, à longer le mur transparent, derrière lequel n’apparaissait plus que du terrain libre, qui semblait attendre de nouveaux personnages.

Parvenu à l’extrémité de l’immense cage, Canterel tourna une première fois à gauche — puis une deuxième, après avoir suivi d’un bout à l’autre la paroi de verre, longue d’une dizaine de mètres, qui formait là un angle droit avec chacun des deux murs principaux; maintenant, nous marchions lentement auprès du maître, dans la direction de l’esplanade, contre celui de ces deux derniers murs en vitres qui, pour nous, était encore nouveau.

S’arrêtant bientôt Canterel, le doigt tendu vers l’intérieur de la cage, nous désigna, dressée à trois pas du vitrage qui nous empêchait de l’atteindre et garnie de diverses manettes, une importante masse cylindrique en métal sombre, pouvant mesurer deux pieds de diamètre sur cinq d’élévation. Le maître nous apprit que c’était là un appareil électrique de sa façon, dont la mission consistait à rayonner, sitôt qu’il fonctionnait, un froid d’une grande intensité. Six autres appareils, identiques à ce dernier, constituaient avec lui, sur toute la longueur intérieurement disponible et suivant une symétrie parfaite, une rangée parallèle au nouveau mur fragile, dont le milieu était marqué par une vaste porte vitrée à deux battants, actuellement close, montrant une structure exactement conforme à celle du restant de la cage.

Après nous avoir révélé que le concours des sept grands appareils cylindriques suffisait à établir dans la cage entière une basse température continuelle, Canterel revint un moment sur ses pas — puis, laissant en arrière la transparente encoignure contournée en dernier lieu, se mit, avec notre groupe, à continuer de suivre l’allée de sable jaune, qui, rigoureusement rectiligne jusqu’à certain coude obtus assez lointain, faisait, à l’endroit que nous foulions, obliquer régulièrement ses deux bords l’un vers l’autre afin de reprendre sa largeur normale.

Pendant que chaque pas nous éloignait davantage de la géante cage de verre et de l’esplanade, le maître éclairait notre esprit par ses paroles sur tout ce que nos yeux et nos oreilles venaient de percevoir.

Voyant quels réflexes merveilleux il obtenait avec les nerfs faciaux de Danton, immobilisés dans la mort depuis plus d’un siècle, Canterel avait conçu l’espoir de donner une complète illusion de la vie en agissant sur de récents cadavres, garantis par un froid vif contre la moindre altération.

Mais la nécessité d’une basse température empêchait d’utiliser l’intense pouvoir électrisant de l’aqua-micans, qui, se congelant rapidement, eût emprisonné chaque trépassé, dès lors impuissant à se mouvoir.

S’essayant longuement sur des cadavres soumis à temps au froid voulu, le maître, après maints tâtonnements, finit par composer d’une part du vitalium, d’autre part de la résurrectine, matière rougeâtre à base d’érythrite, qui, injectée liquide dans le crâne de tel sujet défunt, par une ouverture percée latéralement, se solidifiait d’elle-même autour du cerveau étreint de tous côtés. Il suffisait alors de mettre un point de l’enveloppe intérieure ainsi créée en contact avec du vitalium, métal brun facile à introduire sous la forme d’une tige courte dans l’orifice d’injection, pour que les deux nouveaux corps, inactifs l’un sans l’autre, dégageassent à l’instant une électricité puissante, qui, pénétrant le cerveau, triomphait de la rigidité cadavérique et douait le sujet d’une impressionnante vie factice. Par suite d’un curieux éveil de mémoire, ce dernier reproduisait aussitôt, avec une stricte exactitude, les moindres mouvements accomplis par lui durant telles minutes marquantes de son existence; puis, sans temps de repos, il répétait indéfiniment la même invariable série de faits et gestes choisie une fois pour toutes. Et l’illusion de la vie était absolue : mobilité du regard, jeu continuel des poumons, parole, agissements divers, marche, rien n’y manquait.

Quand la découverte fut connue, Canterel reçut maintes lettres émanant de familles alarmées, tendrement désireuses de voir quel qu’un des leurs, condamné sans espoir, revivre sous leurs yeux après l’instant fatal. Le maître fit édifier dans son parc, en élargissant partiellement certaine allée rectiligne afin de se fournir un emplacement favorable, une sorte d’immense salle rectangulaire, simplement formée d’une charpente métallique supportant un plafond et des parois de verre. Il la garnit d’appareils électriques réfrigérants destinés à y créer un froid constant, qui, suffisant pour préserver les corps de toute putréfaction, ne risquait cependant pas de durcir leurs tissus. Chaudement couverts, Canterel et ses aides pouvaient sans peine passer là de longs moments.

Transporté dans cette vaste glacière, chaque sujet défunt agréé par le maître subissait une injection crânienne de résurrectine. L’introduction de la substance avait lieu par un trou mince, qui, pratiqué au-dessus de l’oreille droite, recevait bientôt un étroit bouchon de vitalium.

Résurrectine et vitalium une fois en contact, le sujet agissait, tandis qu’auprès de lui un témoin de sa vie, emmitouflé à souhait, s’employait à reconnaître, aux gestes ou aux paroles, la scène reproduite — qui pouvait se composer d’un faisceau de plusieurs épisodes distincts.

Durant cette phase investigatrice, Canterel et ses aides entouraient de près le cadavre animé, dont ils épiaient tous les mouvements afin de lui porter parfois un secours nécessaire. En effet la réédition exacte de tel effort musculaire fait pendant la vie pour soulever quelque lourd objet — alors absent — entraînait une rupture d’équilibre qui, faute d’intervention immédiate, eût provoqué une chute. En outre, au cas où les jambes, n’ayant qu’un sol plat devant elles, se fussent mises à monter ou à descendre un escalier imaginaire, il eût fallu empêcher le corps de tomber soit en avant, soit en arrière. Une main prompte devait se tenir prête à remplacer tel mur inexistant où fût venue s’appuyer l’épaule du sujet, disposé par moments à s’asseoir dans le vide si des bras ne l’eussent reçu.

Après identification de la scène, Canterel, se documentant soigneusement, effectuait en un point de la salle de verre une reconstitution fidèle du cadre voulu, en se servant le plus souvent possible des objets originaux eux-mêmes. Dans les cas où il y avait des paroles à entendre, le maître faisait pratiquer, à un endroit favorable du vitrage, un très petit œil-de-bœuf, simple ment fermé à la colle par un disque en papier de soie.

Livré à lui-même et habillé conformément à l’esprit de son rôle, le cadavre, trouvant en place, meubles, points d’appui, résistances diverses, affaires à soulever, s’exécutait sans chutes ni gestes faussés. On le ramenait à son point de départ après l’achèvement de son cycle d’opérations, qu’il recommençait indéfiniment sans nulle variante. Il retrouvait l’immobilité de la mort dès qu’on lui retirait, en la saisissant par un minuscule anneau mauvais conducteur, la tige de vitalium, qui, introduite à nouveau dans son crâne, sous l’abri dissimulateur des cheveux, lui faisait toujours reprendre son rôle au point initial.

Quand les scènes l’exigeaient, le maître payait des figurants pour y tenir tels emplois. Le corps enveloppé de forts tricots sous le costume réclame par leur personnage et le chef garanti par une épaisse perruque, ils étaient à même de séjourner dans la glacière.

Tour à tour les huit morts suivants, amenés à Locus Solus, subirent le traitement nouveau et revécurent des scènes qui résumaient divers enchaînements de faits.

1° Le poète Gérard Lauwerys, conduit par sa veuve, que soutenait seul, dans sa folle douleur, l’espoir de la résurrection factice promise par Canterel.

Pendant les quinze dernières années écoulées, Gérard avait publié avec succès à Paris une série de remarquables poèmes, où il excellait à rendre la couleur locale des contrées les plus diverses.

La nature de son talent le contraignant à voyager sans cesse, le poète emmenait à ses côtés par le monde, pour éviter de continuelles séparations déchirantes, sa jeune femme Clotilde — qui, ainsi que lui, maniait passablement chacune des principales langues européennes — et son fils Florent, enfant robuste que ne fatiguait nullement la vie errante.

Traversant un jour en berline les sauvages défilés calabrais de l’Aspromonte, Gérard subit l’attaque d’une troupe de brigands, menés par le fameux chef Grocco, dont on citait les coups d’audace envers maints voyageurs qu’il rançonnait chèrement.

Atteint d’un coup de poignard à la jambe gauche dès son premier essai de résistance, Gérard fut capturé ainsi que Florent, alors âgé de deux ans.

Grocco avertit aussitôt Clotilde, laissée libre, qu’elle ne pouvait sauver les deux captifs de la mort qu’en lui apportant, avant une date qu’il fixa pour leur exécution capitale, une somme de cinquante mille francs. Puis il prit dans sa ceinture une écritoire munie de feuilles timbrées et força le poète, auquel pas un mot de la sentence n’avait échappé, d’établir en faveur de Clotilde une procuration apte à faciliter tous déplacements de fonds.

Conduits avec leurs bagages sur le sommet d’un mont abrupt, Gérard et Florent furent écroués dans une ancienne chapelle faisant partie d’une vieille forteresse abandonnée où Grocco campait tant bien que mal.

Le poète, à la réflexion, n’entrevit aucune chance de salut. Grocco, le prenant à grand tort pour un oisif riche en train de voyager par goût, avait fixé bien trop haut le prix de la rançon, dont le cinquième à peine se trouvait susceptible d’être réalisé par Clotilde. Et, quand l’argent n’arrivait pas, jamais le fameux ban dit ne retardait d’un seul instant l’heure d’une exécution.

Pourtant, après de longues méditations, Gérard découvrit un moyen hasardeux de sauver au moins la vie de Florent. Par la promesse de quelques milliers de francs, que Clotilde, il le savait, était à même de réunir sans peine, le poète gagna son geôlier, un certain Piancastelli, qui, passant pour le plus astucieux de la bande, résolut de tenter un coup hardi avec la seule aide de sa concubine Marta.

Plusieurs bandits avaient ainsi au camp une amante qui, étrangère à toute discipline, allait à son gré aux villes proches pour y effectuer divers achats. Marta, libre comme ses compagnes, enlèverait secrètement Florent pour le rendre à Clotilde en échange de la somme convenue, qu’elle rapporterait à Piancastelli. Dès lors, les deux complices, pour éviter toutes représailles, quitteraient promptement le repaire de Grocco.

Le poète renonçait à sa propre évasion pour assurer celle de son fils. Fréquemment Grocco passait devant la chapelle, située au niveau du sol, et, par la fenêtre, apercevait Gérard, dont le départ eût à l’instant provoqué une poursuite acharnée. Au contraire, en demeurant à son poste, le père ne pouvait manquer de protéger la fuite de l’enfant, fuite chanceuse que la nature du pays promettait de rendre longue et difficile.

Craignant de voir ceux qu’il faisait prisonniers établir, en vue de lui échapper, des communications avec le dehors, Grocco, toujours, leur interdisait formellement la possession de plumes ou de crayons.

Piancastelli, bravant pour quelques moments ce décret, mit le reclus en mesure de prescrire par lettre à Clotilde la remise d’une somme déterminée à l’inconnue qui lui rendrait Florent.

Raymond Roussel

Locus Solus, texte intégral

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Fregate: Une passerelle vers le Conte & la Poésie.

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